1. Leonello d'Este 2. Borso d'Este 3. Alfonso I d'Este 4. Alfonso II d'Este 5. Arts de la scène
 

 

LEONELLO D'ESTE, LE PRINCE ÉCLAIRÉ

 

Les Este de Ferrare

Une dynastie de mécènes

Leonello d'Este (1407-1450)


 

Les Este de Ferrare

Bien que les plus anciens témoignages concernant la noble et ancienne famille d'Este datent des temps carolingiens et concernent la Toscane, elle est surtout connue pour son rôle dans la politique et la culture de l'Italie du Nord de 1250 à l'époque napoléonienne. Étendant ses terres à partir d'une concession impériale située à Este, près de Padoue, la famille parvint progressivement à dominer, à la fin du Moyen Age, la moitié orientale de la vallée du Pô. À partir de 1267, les Este contrôlèrent Ferrare et son arrière-pays et finirent par gouverner Modène et Reggio à l'ouest et les plaines de Rovigo au nord. La famille régnante tirait ses revenus de ses gages de condottiere, de la production agricole, des taxes, droits et douanes provenant du commerce sur le Pô, qui longeait les murs de la ville. La dynastie des Este connut un règne exceptionnellement long. Son succès peut s'expliquer en invoquant leurs qualités d'administrateurs, leur attention aux problèmes économiques et sociaux, leur refus des dissensions internes. La famille comprend un grand nombre de figures célèbres : souverains, prélats, mécènes des beaux-arts, de littérature et des arts du spectacle. D'habiles mariages dynastiques leur assurèrent d'étroites relations, avec les Sforza de Milan, les Gonzague de Mantoue, les Montefeltro d'Urbino, les Aragon de Naples en Italie ; les Habsbourg, les Valois et la maison des Hanovre en Europe. Les Este en plus de promouvoir d'importantes réalisations artistiques, entreprennent une politique urbanistique comme expression du pouvoir, et transforment cette petite ville située au milieu de marécages insalubres, en un des centres les plus animés et les plus élégants de la Renaissance du nord de l'Italie, en associant l'idée personnelle du mécène avec le programme politique du prince.

 

Généalogie des princes d'Este, détail d'une princesse de la maison d'Este, enluminure, 1474-79, (Rome, Biblioteca Nazionale Centrale). Ce manuscrit est unique en son genre par son intérêt généalogique, iconographique et aussi par l'histoire du costume. Il avait la fonction "d'album de famille" et servait à montrer aux hôtes de haut rang, sa richesse, et ses illustres origines. Il montre les portraits des 169 personnages qui se sont succédé à la cour des Este, au cours de quatre siècles. L'auteur de ce manuscrit est resté anonyme, mais il pourrait être attribué à Bonifacio Bembo, enlumineur à la cour des Visconti à Milan où à l'entourage du peintre ferrarais Baldassare d'Este.

chateau

Le château de Saint Michel, appelé Castello Estense, Bartolino da Novara (1368-1410). L'origine architecturale du château de Ferrare réside dans une ancienne tour de repérage déjà existante au debout du XIIIe siècle et insérée dans l'enceinte défensive qui alors délimitait la ville médiévale vers le Nord. Les caractéristiques architecturales de celle-ci étaient simples : plante carrée construite en briques. La Tour était située auprès de la Porte des Lions en position légèrement avancée. Lorsqu'en 1264 les Este devinrent les seigneurs de Ferrare, la tour fut transformée en forteresse et entourée de douves. Un siècle plus tard, ce "fortin" devenait l'une des quatre tours d'angle du grand château que Bartolino de Novara fut chargé de construire pour Niccolo II après la révolte populaire qui eut lieu en 1385. La tour, comme le reste de l'édifice, perdit au cours des siècles, son caractère de construction militaire pour faire partie intégrante de cette élégante construction du gothique tardif.

 

Une dynastie de mécènes

Ferrare fut pendant deux siècles un véritable carrefour d'art et de civilisation inspiré de la splendeur des cours du Nord de l'Europe. Il fallait montrer aux princes européens l'excellence d'un mécénat qui coïncidait fortement avec leur rôle de seigneurs absolus, d'un règne (apparemment) inexpugnable et inattaquable. La littérature, la musique et l'art produits à la cour de Ferrare à cette époque partagent la même complexité poétique, visuelle et lyrique, aussi différents qu'aient été les caractères et le style de mécénat des membres de la famille d'Este qui se sont succédé au pouvoir. C'est sans doute parce que l'idéal du divertissement de cour, dans ses formes les plus variées - intellectuelles, physiques, théâtrales, musicales - est au coeur même de l'art cultivé par les Este. Ce goût de l'évasion s'exprime jusque dans les noms de leurs villas et de leurs palais d'été, ou "delizie" - "délices". C'est dans ces demeures ornées de fresques, Belriguardo (beau regard), Belfiore (belle fleur), Belvedere (belle vue), Palazzo Schifanoia (qui esquive l'ennui), que les seigneurs d'Este passaient l'essentiel de leur temps.

 

Signe du Taureau, détail des fresques des "Mois", (Ferrare, palais Schifanoia)

Sous Niccolò III d'Este (1393-1441) et ses trois fils, Leonello (1441-1450), Borso (1450-1471), et Ercole I (1471-1505), la cité de Ferrare a connu une expansion et un éclat remarquables, nourrissant une population d'artisans doués et actifs. Une tradition qui commence avec Leonello d'Este. Sous son gouvernement, la cité devient l'un des principaux centres de l'humanisme. Guarino da Verona qu'avait été son précepteur élabora le programme humaniste pour la décoration du "studiolo" de Leonello. Son frère Borso qui lui succéda, partageait son goût pour les arts, en particulier pour les enluminures, dont l'influence apparaît dans sa plus célèbre commande artistique, les fresques du palais Schifanoia. À partir du règne de Borso, la cour fit largement appel aux peintres ferrarais, qui suscitent la floraison d'une école locale de peintres, dominée par la personnalité originale de Cosme Turà (vers 1430-1495), au graphisme crispé, au coloris étrange de gemmes, aux paysages mariant l'observation à la stylisation fantastique. Ercole I, frère en successeur de Borso, cultiva une forme de mécénat plus grandiose,  exprimant sa "majesté" princière, en développant la musique sacrée, mais aussi en ressuscitant la comédie latine et le théâtre contemporain. Alfonso I (1476-1534), héritier d'Ercole I, plus ambitieux politiquement, était un mécène enthousiaste. Il sera le premier seigneur à faire appel aux services du Titien, qu'il accueille à sa cour en 1516. Finalement, Alfonso II (1533-1597), cinquième et dernier duc de Ferrare, fut l'un des princes les plus courtois et les plus cultivés de la fin de la Renaissance. La papauté, rappelant en 1598 ses droits sur Ferrare, accentua, à travers la politique de ses légats, l'éclipse culturelle et économique d'une cité qui avait été brillante patrie de Boiardo, de l'Arioste et du Tasse ; de Tura, de Cossa, de Roberti et des fréres Dossi.

 

Leonello d'Este (1407-1450)

Leonello incarne parfaitement le prince-condottiere éclairé du Quattrocento. Nourri de modèles antiques comme César ou Scipion, par son précepteur Guarino da Verona, au cours de son règne bref (1441-1450), Leonello d'Este développa un mécénat guidé par l'idéal du connaisseur et l'idée de récréation intellectuelle. Habile en politique, il ne cessa de se prodiguer pour soutenir l'économie locale. Donna impulsion a un illustre cercle d'humanistes parmi lesquels se distinguaient le Maestro Guarino da Verona, Angelo Decembrio et Leon Battista Alberti qui le conseille pour le piédestal du monument équestre à son père Niccolò - première statue équestre de bronze fondue en Occident depuis l'Antiquité - et écrivit son traité d'architecture à la demande de Leonello ; Guarino conçut également le programme humaniste pour la décoration du "studiolo" de Leonello dans son palais de Belfiore. La salle devait être ornée de Muses réalisées par le peintre de la cour, Angelo Maccagnino da Sienna, et son assistant Cosmè Tura, futur peintre de la cour de Borso d'Este. Le programme iconographique, proposant de voir dans les Muses des formes de l'intelligence humaine appliquées aux activités de la vie.

 

Leonello d'Este, médaille, 1444, Antonio Pisano dit Pisanello (Pise vers 1380 - Mantoue ? 1455), (Ferrare, palazzo Schifanoia). Médaille à l'effigie de Leonello d'Este : Au droite, buste du prince tourné à droite, inscription au pourtour : "LEONELLVS MARCHIO ESTENSIS" avec des rameaux d'olivier entre les mots de l'inscription. Au revers, tête d'enfant tricéphale ; inscription au pourtour : "OPUS PISANI PICTORIS" qui se développe entre des rameaux et des éléments de trophées. Toutes les médailles de Leonello ont dû être exécutées entre 1441-1444, durant le séjour à Ferrare de l'artiste. Le magnifique visage juvénile à trois faces placé au revers de la médaille est en même temps une représentation allégorique de la Prudence, vertu chère à Leonello, et l'une des nombreuses figures emblématiques, presque héraldiques, de ce prince.

 

La Muse Melpomene, vers 1460, Artiste ferrarais, (Budapest, Szépmüvészeti Muzeum). Après une longue éclipse à partir de la fin de l'Antiquité, les Muses reprennent toute leur place dans la culture du début de la Renaissance. Dans son « studiolo » de Belfiore, Leonello d'Este, "incarnation de toutes les vertus princières" comme l'appelaient ses contemporains, pouvait se dédier aux muses. Situé dans son hôtel particulier de Belfiore à Ferrare, Leonello décide de le décorer en suivant les indications de son ancien précepteur, l'humaniste Guarino Veronese avec une série de peintures représentant les Neuf Muses. Ce projet fut poursuivi après la mort de Lionello en 1450 par son frère Borso d'Este. (Pour en savoir plus sur les Muses de Belfiore, voir "l'École de Ferrare")

Tout aussi importants pour le développement de l'art ferrarais furent les autres talents importés par Leonello. Son artiste favori était Pisanello qui réalisera divers portraits et des médailles ; le Vénitien Jacopo Bellini travailla pour lui par intermittence ; Piero della Francesca, selon Vasari, peignit les fresques de "molte camere" (nombreuses chambres) du Palazzo del Corte (aujourd'hui détruites) ; le maître français Fouquet, de passage peignit le fou de la cour, Gonella ; et le maître de Tournai, Rogier van der Weyden, peignit un retable sur le thème de "La Déposition et la Chute de l'homme", qui était à Ferrare en 1449. Par l'intermédiaire de son agent à Bruges, Leonello acheta plusieurs autres oeuvres du maître, et Rogier pourrait être passé par Ferrare en 1450, lors de son pèlerinage à Rome. L'émouvante piété des scènes de la Passion de Rogier van der Weyden, exerça une immense influence sur les artistes de la région, notamment sur le jeune Andrea Mantegna, qui peignit un portrait de Leonello et de son principal conseiller, en 1449.

 

Scène de bataille, vers 1540, Anonyme ferrarais (d'après une fresque perdue de Piero della Francesca), (Baltimore, Walters Art Gallery). Après avoir séjourné à Pesaro et à Ancone, Piero della Francesca est en 1446-1447 à Ferrare. Piero exécuta un cycle de fresques dans le palais, malheureusement détruit durant un incendie au début du XVIe siècle. Il n'en reste que deux copies d'époque maniériste qui peuvent donner une légère idée de l'oeuvre originale. Toutes deux figurent des scènes de bataille, mais celle-ci montre un Maure au premier plan ; cela laisse supposer que Piero avait représenté l'affrontement entre une armée chrétienne et un peuple païen, quinze ans avant les célèbres fresques d'Arezzo. En 1440, Piero della Francesca quitte pour toujours Florence. Sa carrière se déroulera désormais entre Sansepolcro et les cours italiennes les plus importantes, de l'Adriatique à l'Ombrie. Piero trouvera donc dans les nouveaux maîtres des centres "mineurs" - à la recherche d'une légitimation de leurs conquêtes, que confère aussi le prestige culturel - des mécènes intelligents.

 

Portrait de jeune fille, Ginevra d'Este ?, vers 1435/40, Pisanello (Pise vers 1380 - Mantoue ? 1455), (Paris, musée du Louvre). Il représente certainement une princesse de la maison d'Este. Les motifs symboliques sont nombreux dans ce tableau. On peut les reconnaître dans l'emblème brodé sur la manche (l'un des emblèmes de la maison d'Este) et dans deux fleurs du fond : l'oeillet, une fleur qui renvoie aux fiançailles et au mariage, et l'ancolie, qui pouvait représenter soit la Passion du Christ, soit la passion amoureuse. Selon Federico Zeri, on ne doit pas s'étonner que la manche soit brodée d'une façon aussi fastueuse. Les manches n'étaient pas considérées comme faisant partie du vêtement ; c'était des ornements à part, que l'on appliquait sur des vêtements divers et que l'on changeait selon les vêtements. Dans de nombreux inventaires de dames nobles ou de princesses, les manches à coudière brodées sont citées à part comme des objets précieux.

 

Dionysos, avec des satyres et ménades, vers 1395-1450, Pisanello, (Milan, bibliothèque de la Pinacothèque Ambrosiana). Ce dessin de Pisanello reproduit un détail du sarcophage de Dionysos à l'abbaye de Grottaferrata, près de Rome. La participation de Pisanello à la Renaissance de l'Antiquité se manifeste aussi dans ses dessins des vestiges de l'Antiquité, copiés à des finalités d'entraînement du regard et de la main, comme la plupart des artistes du Quattrocento convaincus de la supériorité de l'art gréco-romain.

 


La Vierge d'humilité adorée par un prince de la Maison d'Este, vers 1440 ?, Jacopo Bellini (Venise vers 1400 - 1470), (Paris, musée du Louvre). Le peintre était certainement à la cour de Ferrare en 1441, où il avait concurrencé Pisanello en peignant la portrait de Leonello, aujourd'hui perdu. Certains le reconnaissent dans le donateur, agenouillé au pied de cette Vierge d'humilité, assise à même le sol, mais il pourrait s'agir pour des raisons physionomiques, de l'un de ses frères, Ugo ou Medialuse. Au paysage féerique de goût international s'ajute l'utilisation de touches d'or pour souligner la lumière. L'art de Jacopo Bellini évoque l'art de Gentile da Fabriano, avec qui le peintre s'était formé à Venise.

 

La mise au tombeau, vers 1450, Rogier van der Weyden, (Florence, Offices). Ce tableau fut peint par Van der Weyden pendant son séjour en Italie à l'occasion du Jubilé de 1450. Les peintres des Muses du "studiolo" de Belfiore, notamment Cosmè Tura, réaliseront une interprétation à la fois objective et respectueuse du peintre flamand, lors de son probable séjour à Ferrare. Né vers 1430, Cosmè Tura il eut tout loisir d'y voir travailler Pisanello et Jacopo Bellini, Van der Weyden et Piero ; d'assister à Padoue à l'inauguration de l'autel de Donatello et de suivre la progression des célèbres fresques des Eremitani du Mantegna.

 

Le portrait du bouffon Jester Gonella, 1444, attribué à Jean Fouquet (Tours vers 1425 - 1480), (Vienne, Kunsthistorisches Museum). Ce petit portrait au visage si mobile, est celui du bouffon Gonella, (les nains et les bouffons étaient indispensables pour chasser la mélancolie et l'ennui princiers). Célèbre à la cour de Ferrare au temps de Niccolo III d'Este, il connut une fin tragique puisqu'il mourut de peur en simulant sa propre exécution. Fouquet miniaturiste et peintre français, voyagea en Italie tout au début de sa carrière, entre 1444 et 1447. A Rome il put rencontrer Fra Angelico. Il se rendit aussi probablement à Naples, centre d'échanges féconds avec le monde flamand.