FLORENCE ET LA DYNASTIE DES MEDICIS

 

VERS LA CREATION D’UN ETAT MONARCHIQUE:

La brève parenthèse de Pierre le Malchanceux

Savanarola, un moine à la tête de la république

Léon X, un Médicis sur le trône de saint-Pierre

Un Laurent qui n’a rien de Magnifique

Léon X, un pape plein de contradictions

Clément VII, le second pape Médicis – La nouvelle république florentine

La défense héroïque (1529-1530) –  La dictature d’Alexandre

Lorenzaccio le « Brutus Médicis » - L’avènement de Cosme

 

 

La brève parenthèse de Pierre le Malchanceux

À la mort de Laurent, son fils aîné, Pierre, né en 1471, se trouve à la tête de la famille. À vingt et un ans, il a déjà réussi à mériter le surnom de « Malchanceux » à cause de son incapacité de mener quoi que ce soit à bon terme. Son baptême de feu est terrible : Charles VIII se rend en Italie avec une puissante armée pour conquérir le royaume de Naples. À vrai dire le roi de France n’a pas de projets précis en ce qui concerne Florence, mais les territoires appartenant à la république se trouvent sur le passage de ses soldats. Le jeune homme décide d’aller à la rencontre de Charles VIII pour tenter de le dissuader de s’approcher de Florence. Cette tentative diplomatique se solde par un demi-échec : le roi, en effet, accepte de ne pas occuper la ville, mais sans renoncer à y faire passer son armée. Il obtient en outre de s’emparer de Pise et de Livourne en plus de diverses forteresses. Pierre rentre à Florence, mais tant le gouvernement de la ville que l’opinion publique le tient pour un traître, qui a capitulé sans combattre face à l’envahisseur étranger. Les suites son catastrophiques : pour la deuxième fois en soixante ans, la seigneurie décide de chasser les Médicis de Florence, car ils sont considérés comme des ennemis de la patrie. Pierre tente trois fois de reconquérir la ville, mais ses échecs répétés finissent par amener les autres membres de la famille à l’abandonner à son sort. Il tente alors d’obtenir la protection de Charles VIII en se joignant à l’armée française dans le Sud de l’Italie, mais ne trouve dans cette entreprise qu’une mort sans gloire : en 1503, le bateau sur lequel il voyage fait naufrage, et il disparaît parmi les flots.

 

Charles VIII entre dans Florence, 1518, Francesco Granacci (Florence 1469 – 1543), (Florence, Offices). Dans ce tableau Granacci a repris et réuni avec une grande fantaisie et une grande liberté dans l’exécution, des motifs provenant d’œuvres des maîtres de XVe siècle, ainsi que des tableaux d’artistes de la nouvelle génération et, en particulier, de Pontormo. Tout à gauche, on peut voir le palais de la via Larga, où le roi de France et sa suite s’établirent précisément.

 

Savanarola, un moine à la tête de la république

Après avoir chassé les Médicis, la seigneurie se trouve face au grave problème de devoir affronter Charles VIII et ses troupes, qui entre-temps se sont emparés de Pise. Le roi de France refuse d’écouter les messagers de la république et finit par entrer en grande pompe à Florence, où Savanarole, de plus en plus convaincu d’être le porte-parole de la volonté divine, salue le « roi Très Chrétien » comme un libérateur. Le souverain s’installe dans le palais de la via Larga et dicte immédiatement ses conditions à la seigneurie mais elles sont repoussées avec fermeté. Charles VIII comprend qu’il serait fort imprudent de déchaîner toute la population contre ses troupes ; c’est pourquoi il décide de mitiger les clauses d’un traité qui impose toutefois a Florence de lui remettre Pise, Sarzana, Sarzanello, Ripafratta et Pietrasanta. En outre les Florentins doivent lui verser la somme énorme de cent vingt mille ducats. Deux jours après avoir signé cet accord, le roi quitte Florence à destination de Naples. Le manque de chefs replonge Florence dans les luttes intestines permanentes qui la caractérisèrent pendant des siècles ; cette situation favorise l’ascension irrésistible de Girolamo Savanarole qui gouverne la ville en véritable despote politico-religieux. Naguère encore pleine de joie de vivre, semble maintenant en proie à une étrange fièvre de pénitence, sous l’influence du prêcheur dont l’esprit est obnubilé par le péché. Cette atmosphère de contrition qui confine à l’obsession atteint son comble avec le célèbre « bûcher des vanités », dressé sur la place de la Seigneurie pendant le carnaval de 1496. La population se rassemble pour jeter aux flammes ses toilettes, ses bijoux, ses perruques, ses livres, ses dessins, et tout ce qui rappelle un passé coupable. Cependant Fra Girolamo ne plaît pas à tout le monde. Il se forme un véritable parti « anti-Savanarole », qui veut libérer la ville de ce dictateur en froc. La seigneurie reçoit une délégation du pape Alexandre VI, qui invite le gouvernement florentin à remettre Savanarole à la justice pontificale. Les émissaires instruisent un court procès, qui aboutit à sa condamnation à mort avec deux de ses disciples. Le matin du 23 mai 1498, les trois hommes sont pendus puis brûlés devant le palais de la Seigneurie, à l’endroit même où les Florentins avaient mis le feu à leurs « vanités » deux ans auparavant.

 

Judith et Holopherne, 1455-1460, détail, Donato di Niccolo di Betto Bardi, dit Donatello (Florence 1386 – 1466), (Florence, palais de la Seigneurie). Ce splendide groupe en bronze fut confisqué par la république pour sa grande valeur symbolique et installé sur la place de la Seigneurie sous une des arches de la loggia, avec une inscription contre les tyrans. Par l’allure de Judith et la simplicité de son habillement, Donatello révèle la grandeur d’âme de cette femme aidée de Dieu. Donatello se montra si satisfait du résultat qu’il décida, pour la première fois, de signer une de ses œuvres, comme l’attestent ces mots : « Donatello Opus ». L’artiste su saisir, dans cette œuvre de la maturité, les symptômes de la crise des idéaux de l’humanisme, laissant à sa mort des problèmes nouveaux qu’affronteront, d’une manière différente, Léonard et Michel-Ange.

 

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Andromède libérée par Persée, vers 1513, Piero di Lorenzo dit Piero di Cosimo (Florence 1462 – 1521), (Florence, Offices). Dans le milieu florentin, la conception particulière de l’antique de Piero di Cosimo fut certainement un fait isolé, le mythe classique se transforme dans sa peinture, en l’évocation d’une humanité primitive et sauvage, décrite avec une grande originalité du point de vue de la composition et un goût fantaisiste de la couleur. Commandé par Filippo Strozzi, faisait allusion au retour des Médicis à Florence en 1512. Ce tableau fut exposé à partir de 1589 dans la tribune du palais de la Seigneurie, et il y demeura pendant deux siècles. La documentation insuffisante et le manque d’œuvres datées et signées ont rendu difficile la reconstitution du parcours de Piero di Cosimo. C’est pourquoi le témoignage de Vasari semble fondamental, même si ses préjugés académiques le font s’écarter de la réalité ; il définit le peintre comme un « esprit abstrait et différent ».

 

Léon X, un Médicis sur le trône de saint-Pierre

Au cours des premières années du XVIe siècle, le prestige international de Florence diminue sensiblement. La France et l’Espagne considèrent l’Italie comme un champ de bataille, où s’affronter en vue de la suprématie. En tant qu’alliée des Français, Florence devient l’ennemie du Saint-Siège. Le cardinal Jean de Médicis est parvenu à entrer dans les bonnes grâces de nouveau pape Jules II (Giuliano della Rovere) et le convaincre de son intérêt à favoriser le retour des Médicis à Florence. En 1512, les troupes espagnoles de la Sainte Ligue, formée sur l’initiative du souverain pontife, marchent sur Florence ; Jean est à leurs côtés. Le gouvernement républicain de la ville, préside par Pier Soderini, a décidé de résister, en organisant sur le conseil de Machiavel, une «milice citadine », mais faisant preuve d’une férocité et d’une détermination épouvantables les troupes espagnoles obligent les Florentins à abandonner tout espoir. Le gonfalonier et d’autres républicains irréductibles trouvent leur salut dans la fuite, et le 1er septembre 1512 les Médicis rentrent à Florence après un exil qui a duré dix-huit longues années. Cependant le cardinal Jean préfère retourner à Rome en compagnie de son cousin Jules et remet la famille entre les mains de son frère cadet, Julien. En février 1513, le pape s’éteint et cette fois c’est précisément Jean de Médicis qui monte sur le trône pontifical sous le nom de Léon X. No seulement son élection donne aux Médicis un prestige dont ils n’avaient jamais joui jusqu’alors, mais encore la position de la famille à Florence se trouve profondément changée. Julien est appelé tout de suite à Rome où il est nommé gonfalonier de l’armée du Saint-Siège, si bien que la fonction de chef de la maison revient à Laurent, fils de Pierre et petit-fils du Magnifique.

 

       

Léon X, 1517-1519, Raffaello Sanzio, dit Raphaël (Urbino 1483 – Rome 1520), (Florence Offices). Si les travaux des dernières années de la vie de Raphaël furent souvent exécutés par des collaborateurs, on doit encore à l’intervention directe du maître cet exceptionnel portrait que fut peint à Rome entre 1517 et 1519. Assis entre Jules de Médicis, futur Clément VII, et le cardinal Rossi, « Léon X », dans une attitude médiatrice, le visage alourdi, rappelle la rondeur bonhomme de l’ancêtre Cosme, mais la lèvre épaisse trahit un désir plus puissant. Dans sa pourpre, le patricien florentin dit son espoir de régner par la persuasion. Pour défendre la chrétienté il faut d’abord libérer l’Italie des envahisseurs français et allemands. Après avoir congédié ses collaborateurs, de sa main aux doigts goutteux Léon X feuillettera un code que lui a légué son père le Magnifique. La présence d’un Médicis sur le trône de Saint Pierre, favorise la réunion des génies florentins et des artisans mineurs qui gravitent autour d’eux.

Messe de Bolsena (détail des porteurs de la chaise du pape Jules II), 1511-1514, Raffaello Sanzio, dit Raphaël (Urbino 1483 – Rome 1520), (Rome, palais Pontificale, Chambre d’Héliodore). Cette fresque fait partie du programme pour la décoration de deux chambres dans les appartements de Jules II dites « de la Signature » et « d’Héliodore ». Le pape a eu l'intention d'utiliser cette pièce comme une salle d'audiences privée. En conséquence, les fresques ont été censées illustrer la puissance de l'église et de ses représentants. Le cycle de la chambre dite « d’Héliodore » a été peint entre septembre 1511 et juin 1514, et à la mort de Jules II, son successeur Léon X (Giovanni de Médicis, fils de Laurent de Médicis) a fait terminer les dernières scènes. « La messe de Bolsena », d’une richesse et d’une sonorité inédites dans la conception des coloris, Raphaël utilise un langage figuratif d’une extrême énergie et d’une grandiose dignité propre à son art.

 

Un Laurent qui n’a rien de Magnifique

Du Magnifique, Laurent n’a hérité que le nom : il possède un caractère sombre e irascible, et à son besoin effréné de puissance ne correspond aucune capacité réelle d’homme politique. Mais Laurent n’est certes pas le seul personnage ambitieux de la famille : le pape nourrit le dessein d’agrandir le territoire des Médicis en s’emparant du duché d’Urbino. Ainsi, le 30 mai 1516 les troupes pontificales entrent à Urbino, chassant Francesco della Rovere et laissant le champ libre à Laurent. Loin de renoncer à ses droits, le duc d’Urbino lui impose une campagne militaire de plusieurs mois. Tous les frais de la guerre pèsent sur les Florentins, et leur manque de sympathie pour Laurent dégénère en haine. Le pape ne cesse pour autant de pratiquer le népotisme et décide, avec son cousin Jules qu’il a nommé cardinal, de consolider la position du nouveau duc d’Urbino par un mariage très prestigieux. Il fixe son choix sur Madeleine de la Tour d’Auvergne, parente éloignée du roi de France, François Ier. Le mariage célébré au château d’Amboise est vraiment princier, et les réjouissances durent trois jours. Laurent rentre à Florence en compagnie de son épouse enceinte : ses ambitions sont désormais réalisées. Cependant, malgré son jeune âge, il souffre déjà d’une grave forme de tuberculose, qui l’emporte le 4 mai 1519 ; Madeleine l’a précédé de six jours dans la tombe, en donnant naissance à une petite fille, Catherine, la future reine de France. Une fois encore la mort frappe en avance à la porte des Médicis.

 

Laurent duc d’Urbino, détail, Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (Caprese 1475 – Rome 1564), (Florence, Nouvelle Sacristie de San Lorenzo). Entre 1519 et 1534 Michel-Ange exécute la commission des deux tombeaux pour la Nouvelle sacristie de San Lorenzo : de Laurent de Médicis duc d’Urbino et de Julien duc de Nemours. Très complexes, les tombeaux ont été conçus en tant que représentation de deux types de personnalités : la de Laurent, contemplative et introspective et la de Julien active et extrovertie. Il a placé deux magnifiques personnifications de l’Aurore et du Crépuscule sous Laurent, et du Jour et la Nuit sous Julien. Ces images de la fuite éternelle du temps, puissantes mais comme abandonnés dans une immobilité angoissante, semblent peser sur les couvercles des sarcophages, les brisants et libérant les âmes des « ducs » vers une existence contemplative de l’« idée de la vie ». Après le sac de Rome en 1527 et l’expulsion des Médicis de Florence, Michel-Ange participa directement au gouvernement républicain. Il fut nommé « gouverneur et procureur général pour la construction et fortification des remparts » et il collabora activement à la défense de la ville assiégée par les troupes papales et impériales.

 

Léon X, un pape plein de contradictions

La mort de Laurent crée plus d’un problème à Léon X. Il doit d’une part réparer les dégâts causés par son neveu pendant le court espace de temps où il s’est trouvé à la tête de la famille, et de l’autre s’occuper de sa succession. En ce moment la seule héritière légitime est Catherine, fille nouveau-née de Laurent et de Madeleine. Pour enrayer le déclin de la popularité des Médicis à Florence, le pape envoie le cardinal Jules, qui, en cinq mois parviendra à se concilier de nombreuses sympathies parmi la population. Il diminue les impôts, remet en ordre les finances, réforme l’administration de justice, et surtout rend aux institutions électives les droits que Laurent leur avait soustraits. En octobre de 1519, le cardinal rentre à Rome et reprend son poste aux côtés de son cousin. Le premier pape Médicis est un personnage aux multiples facettes. Son amour immodéré pour les plaisirs de la table est proverbial. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir le portrait de Raphaël, où Jean apparaît décidément replet et rubicond. Sur un autre plan il est indéniablement épris de culture, d’où son mécénat dans le style du Magnifique, qui transforme Rome en paradis des artistes et des intellectuels.

 

     

Bibliothèque Laurentienne, vestibule et salle, Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (Caprese 1475 – Rome 1564). En 1520 Michel-Ange a conçu la bibliothèque Laurentienne et son élégant vestibule d’entrée. Au lieu d’obéir aux canons classiques de l’architecture romaine et grecque, il a conçu des doubles colonnes encaissées encadrant le pilier d’angle, véritable trouvaille révolutionnaire. Cette conception architecturale est une des œuvres les plus profondément novatrices de Michel-Ange architecte. Les travaux de construction de la bibliothèque dessinée par Michelozzo (Florence 1396-1472), furent achevés au cours de la seconde moitié du XVIe siècle par Bartolomeo Ammannati (Florence 1511-1592) et Giorgio Vasari (Arezzo 1511 - Florence 1574). Après les avoirs rachetés, Léon X emporta à Rome les livres appartenant à la famille. La précieuse collection de manuscrits, commencée par Cosme l’Ancie, est conservée aujourd’hui à la bibliothèque Laurentienne. Parmi ses trésors, on compte une copie du «Décaméron » exécutée directement par Boccace, le manuscrit autographe de la « Vie » de Benvenuto Cellini, et plusieurs documents d’une valeur inestimable, comme le « Laurentianus 32.9 » (Xe siècle), le témoin le plus ancien des tragédies d’Eschyle et de Sophocle, ou deux manuscrits de Tacite, qui constituent les seules sources de ce qui nous est parvenu des « Annales » et des « Histories ». En 1523, le pape Clément VII rendit à la bibliothèque florentine les volumes que Léon X avait emportés à Rome pour les mettre à l’abri du pillage.

 

Scènes de la Passion du Christ : « Résurrection du Christ », fresque, 1523-1525, Jacopo Carrucci, dit Pontormo (Pontorme, Empoli 1494 – Florence 1556), (Florence, Chartreuse de Galluzzo). Pontormo se retira par peur de la peste à la Chartreuse de Galluzo, près de Florence, entre 1523 et 1525 où il réalisa ces « Scènes de la Passion ». Avec ce cycle de fresques, Pontormo va vers un style plus intériorisé. On ressent l’imprégnation spirituelle des gravures nordiques et surtout celles de Dürer. En raison de leur exposition aux éléments, ils ont survécu dans de faibles conditions et assez curieusement, mettant en valeur leur appel mystérieux. Pontormo reste la figure plus emblématique du maniérisme qui fut si contesté, avec la déchirante tension critique, stylistique et spirituelle que caractérise ses œuvres. Entre 1525-1528 il réalise son chef d’œuvre « La Déposition de Christ » dans la décoration de la chapelle Capponi à Florence. Protégé des Médicis, il peint des portraits cryptés comme le fier « Hallebardier » (Malibu, J.Paul Getty Museum) et des nobles florentins « Dame au petit chien » (Francfort, Stäldelsches Kunstinstitut) qui partage la préciosité aristocratique de Bronzino.

 

Vertumne et Pomone, 1521, fresque, détail, Jacopo Carrucci, dit Pontormo (Pontorme, Empoli 1494 – Florence 1556), (Florence villa Médicis de Poggio a Caiano). Pontormo succéda à son maître Andrea del Sarto dans la décoration du salon de la villa de Poggio a Caiano au service de Léon X et du cardinal Jules de Médicis. Cette villa, résidence préférée de Laurent le Magnifique construite aux pieds des douces collines de Montalbano, avait été dessinée par Giuliano da Sangallo. Pontormo a représenté dans une lunette le mythe classique de « Vertumne et Pomone » cherchant à comprendre le sens de la vie rustique et de l’humble grâce paysanne, l’enfermant dans un formalisme profond et calculé mais de toute façon très réussi. Les « Ignudi » de Michel-Ange y sont réinterprétés avec une saveur réaliste. La lunette qui a été l’objet d’une restauration, porte la devise de Julien duc de Nemours, « glovis ».

 

Clément VII, le second pape Médicis – La nouvelle république florentine

Le trône pontifical est de nouveau vacant. Le 19 novembre, après cinquante jours de conclave, Jules, malgré sa condition d’enfant naturel, devient pape sous le nom de Clément VII. Le premier problème du nouveau souverain pontife est, encore une fois, d’ordre familial. Dans le palais de la via Larga cohabitent depuis quelques années deux cousins, tous deux illégitimes : Hippolyte, le fils naturel de Julien duc de Nemours, et Alexandre, que Clément VII fait passer pour un bâtard de Laurent duc d’Urbino, mais qui est probablement son propre fils, né d’une relation avec une paysanne romaine. Il se consacre entièrement aux affaires du Saint-Siège, qui doit manœuvrer entre les deux grands rivaux de l’époque, François Ier et l’empereur Charles-Quint. En 1525, lorsque Charles-Quint inflige la terrible défaite de Pavie à François Ier, qu’il fait prisonnier, le pape fait mine de se ranger du côté du vainqueur, tout en concluant secrètement la ligue de Cognac avec la France, l’Angleterre, Florence et Venise. Les troupes rassemblées par le souverain pontife et par la Sérénissime marchent en Lombardie contre l’armée impériale, mais cette dernière, commandée par le Connétable de Bourbon, parvient à s’emparer de Milan et à repousser l’ennemi aux environs de Lodi. Un des plus valeureux condottieri de l’époque, Jean des Bandes Noires, de la branche cadette des Médicis, perd la vie au cours de ces affrontements.

Charles-Quint décide alors d’attaquer directement le pape et, en 1527, après un siège dramatique, il laisse mettre à sac la Ville éternelle. Clément VII se réfugie à l’intérieur du château St Ange, défendu entre autres par le grand sculpteur Benvenuto Cellini en qualité de canonnier ; il trouve ensuite le moyen de s’échapper, déguisé en marchand ambulant.Pendant ce temps, la politique ondoyante du pape n’a pas convaincu les Florentins, si bien qu’à la nouvelle du sac de Rome beaucoup estiment que le moment est venu de bannir encore une fois les Médicis. Hippolyte et Alexandre s’enfuient et Florence, qui a reconquis sa liberté, nomme Niccolo Capponi gonfalonier. Ce geste équivaut à déclarer la guerre au pape, qui ne tardera pas à se venger. En effet, en décembre de 1527 Clément VII parvient à provoquer un nouveau conflit entre Charles-Quint et François Ier. Les alliés de ce dernier sont l’Angleterre, Venise, Gênes, Ferrare et Florence ; ainsi la république se trouve ouvertement rangée parmi les adversaires de l’empereur ainsi que du pape. En juin 1529 celui-ci rencontre Charles Quint à Barcelone, où les deux hommes signent un accord secret : le souverain pontife reconnaîtra la suprématie de Charles en Italie en le couronnant empereur et, en retour, l’empereur favorisera le rétablissement des Médicis à Florence.

 

Clement VII, 1526, Sebastiano Luciani, dit Sebastiano del Piombo (Venise vers 1485 – Rome 1547) (Naples, Galleria Nazionale di Capodimonte). Prototype de tous les portraits réalisés de Clement VII, cet excellent tableau fait partie de l’importante production de l’artiste. Sebastiano del Piombo fut concurrent dans toutes les entreprises de Raphaël. Le souvenir de cette lutte dura même au-delà de la tombe. Après la mort de Raphaël, le 12 avril 1520 Sebastiano del Piombo écrit à son protecteur Michel-Ange pour obtenir la succession des travaux qui eussent pu échoir aux élèves du maître d’Urbino. Dans une autre lettre du 7 septembre 1520, Sebastiano dit à propos de la salle de Constantin dont le défunt laissait les projets : «Il devrait y avoir un autre demi-dieu que Raphaël ».

 

   

Déposition, 1523, Andrea d’Agnolo, dit Andrea del Sarto (Florence 1486 – 1530) (Florence, palais Pitti, galerie Palatine.) Pendant l’épidémie de peste qu’avait frappée Florence en 1523, Andrea del Sarto, qui s’était réfugié dans le Mugello, peignit cette intense « Déposition » pour l’église San Pietro a Luco. Cette peinture par la luminosité de ses couleurs nous rappelle les maîtres Vénitiens. Del Sarto connut à Florence la faveur d’une clientèle étendue et son œuvre, si sûre, si équilibrée, si irréprochable – au point de lui valoir l’appellation de peintre « sans fautes » (Vasari) –   fut, par son savant mélange de différents exemples, des compositions rythmées de Raphaël au « sfumato » de Léonard, un point de référence important pour la génération plus jeune de Pontormo, de Rosso Fiorentino et de Giorgio Vasari. Ces élèves allaient faire ressortir des principes d’équilibre de la peinture de leur maître, le fond de crise latente qui se fera manifeste avec le maniérisme.

 

Moïse défendant les filles de Jéthro, vers 1523, détail, Giovanni Battista di Iacopo, dit Rosso Fiorentino (Florence 1495 – Fontainebleau 1540), (Florence, Offices). Cette peinture fut commandée à l’artiste par Giovanni Bandini. Cet ami de Filippo Strozzi fut accusé de meurtre et du s’enfuir de Florence, où il rentra aux côtés des Impériaux. Les Filles de Jéthro terminent la période florentine de l’artiste; c’est un chef-d’œuvre maniériste unique et d’une exceptionnelle habilité, où les volumes dynamiques michelangelesques construisent l’action sur un parfait croisement de diagonales. Les couleurs extrêmement lumineuses augmentent l’effet de sa force émotive. En 1530 Rosso devint peintre officiel de François Ier et à Fontainebleau il exécuta l’œuvre grandiose et complexe de la galerie que bouleversa la tradition du décor.

 

La défense héroïque (1529-1530) –  La dictature d’Alexandre

Dès lors Florence se retrouve seule en face des troupes que l’empereur a mises à la disposition du pape. Le 14 octobre 1529, les Impériaux arrivent à Florence sous la conduite du prince d’Orange. Mais la population est prête à les recevoir : en vue du siège et de la défense de la ville, elle a pratiqué la tactique de la terre brûlée à un mille à la ronde : villas, églises, couvents, vignes, jardins, tout a disparu. Michel-Ange s’est chargé des fortifications : il a réalisé le plan des remparts qui entourent la colline de San Miniato. La population combat sans relâche pendant les dix mois que dure le siège. L’une après l’autre Volterra, Pistoia, Prato, Lastra à Signa et San Miniato al Tedesco tombent aux mains des ennemis. L’âme de la résistance florentine est Francesco Ferrucci, qui parvient encore à regagner du terrain et réussit même à libérer – momentanément – Volterra et San Miniato. Le prince d’Orange trouve la mort sur le champ de bataille, mais la victoire des Espagnols est totale. Avant d’ouvrir ses portes à l’ennemi, Florence parvient à obtenir du pape la promesse de ne pas modifier la forme de son gouvernement ; Clément VII s’engage en outre à se montrer magnanime envers ceux qui ont pris les armes pour défendre la cause de la république.

Ces engagements ne seront pas respectés. De nombreux adversaires des Médicis seront torturés et tués, d’autres exilés. Dix mois plus tard Clément VII parvient à exécuter son plan dans sa totalité : le 5 juillet 1531 son fils Alexandre prend possession du palais de la via Larga. Il convoque les membres de la seigneurie dans son palais, et leur lit l’ordonnance de l’empereur qui abolit les institutions républicaines et lui confère un pouvoir absolu. Le dernier acte de la politique de bascule de Clément consiste à se rapprocher de François Ier : le point culminant de cette alliance sera le mariage de la jeune Catherine avec le deuxième fils du roi de France, Henri. Clément VII meurt le 25 septembre de l’année suivante, quelques mois après que le schisme provoqué par Henri VIII a soustrait l’Angleterre à l’autorité de pontife romain. La tradition populaire décrit Alexandre comme un être arrogant et vicieux, tandis que son cousin Hippolyte aurait été un beau jeune home aux manières agréables. L’aversion entre les deux cousins s’est transformée en haine déclarée. Le pape tente d’apaiser la rancœur d’Hippolyte en le nommant cardinal. Bien que Clément VII l’ait envoyé en Hongrie, Hippolyte ne veut pas renoncer à son rêve de rentrer à Florence en qualité de maître de la ville. Il regagne Rome pour assister le pape pendant sa maladie et l'année suivante un groupe d’exilés florentins décide d’envoyer un ambassadeur à l’empereur pour protester contre les méfaits d’Alexandre : il accepte volontiers de se charger de cette mission. Comme Charles-Quint se trouve à Tunis, retenu par une campagne contre les turcs, Hippolyte doit s’embarquer à Gaete ; mais il meurt subitement. On ignore s’il a succombé à un violent accès de malaria ou s’il n’a pas plutôt été empoisonné par un sicaire à la solde d’Alexandre. La mort prématurée du cardinal se révèle providentielle pour son cousin, à qui plus rien ne fait obstacle.

 

Siège de Florence, fresque, 1558-1562, Giorgio Vasari (Arezzo 1511–Florence 1574) ; Giovanni Stradano (Bruges 1523 – Florence 1605), (Florence, Palazzo Vecchio). Sur la gauche, le camp du prince d’Orange établi sur les collines au sud-ouest de la ville. Le dernier moment de gloire de la république florentine a été évoqué pendant le Risorgimento dans un célèbre roman-fleuve du Livonien Francesco Domenico Guerrazzi.

 

 

Alexandre de Médicis, 1534, Giorgio Vasari (Arezzo 1511 – Florence 1574), (Florence Offices). Le duc est entièrement revêtu de son armure ; il tient sur ses genoux un bâton de commandement en forme de pièce d’artillerie ; son heaume est posé par terre, sur la gauche. La vue de Florence à l’arrière-plan a une signification politique précise: pour la première fois, un Médicis n’est plus officiellement un premier citoyen, un « primus inter pares », mais le chef absolu de l’Etat. Ce portrait est une œuvre de jeunesse de Vasari. Bien que sa production artistique ait une part non négligeable dans la culture artistique de l’époque et présente même des aspects significatifs du développement du maniérisme florentin, sa plus grande œuvre reste toutefois ses «Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes » (1550) ; qui, par l’ampleur de sa vision historique, sa connaissance directe des œuvres, la variété et la nouveauté de la terminologie, l’abondance de la documentation, restent un point de référence fondamentale dans l’historie de l’art.

Rondache, métal repoussé, XVIe siècle, (Florence, musée du Bargello). La « rondache » mot d’origine italienne est le nom générique des boucliers circulaires à partir de la fin de moyen age (vers le XIVe siècle), celui-ci richement décorée du grand duc Alexandre de Médicis, en métal repoussé.

 

Lorenzaccio le « Brutus Médicis » - L’avènement de Cosme

Parmi tous les personnages douteux qui entourent le duc de Florence, on trouve un Médicis prénommé encore une fois Laurent, descendant de la branche cadette de la famille, et par conséquent cousin éloigné d’Alexandre. Né en 1514, Lorenzino, comme tout le monde l’appelle à cause de sa petite taille, ou Lorenzaccio (le « mauvais Laurent »), comme il sera éloquemment rebaptisé par la suite, est un garçon ambigu et bizarre. Dissimulant ses véritables sentiments, il feint d’éprouver de la sympathie pour Alexandre, dont il devient l’espion et l’homme de confiance ; en réalité il nourrit le dessein de parvenir à la gloire d’un nouveau Brutus en se faisant le justicier de toute la population. Pour réaliser son projet, Lorenzino décide d’exploiter le penchant notoire d’Alexandre pour les femmes. Parmi toutes celles qui attirent son attention, certaines font partie de la famille : peut-être la tante de Lorenzino, Caterina Ginori, ou sa jolie sœur Laudomia, jeune veuve d’Alemanno Salviati. Le futur assassin occupe une maison contiguë au palais Médicis : c’est là que le rendez-vous d’amour est fixé pour la nuit de l’Epiphanie de 1537. Lorenzino, en compagnie d’un tueur surnommé Scoronconcolo, attendent Alexandre. Le duc, frappé d’abord par le poignard de son cousin, est achevé par Scoronconcolo d’un coup mortel à la gorge. Le cadavre n’est découvert que le lendemain, lorsque Lorenzino est déjà à Bologne, qu’il quitte à destination de Venise.

Ce geste n’aura aucun effet du point de vue politique car, dans les moments dramatiques qui suivent la mort du tyran, les adversaires des Médicis se montrent incertains et divisés. La faction opposée – les « palleschi » (du mot « palle », les boules des armoiries des Médicis) – en profite pour élire le fils de Jean des Bandes Noires, Cosimo, successeur d’Alexandre. La première action du nouveau duc est de condamner à mort Lorenzino, qui s’est réfugié à Venise. La sentence sera exécutée onze ans plus tard, dans des formes qui ne sont guère régulières : découvert par les sicaires de Cosme, le « nouveau Brutus » sera à son tour tué d’un coup de poignard. À Florence, sa mort ne suscite aucun regret, ce qui prouve indirectement le caractère strictement personnel de son initiative d’assassiner Alexandre. L’avènement de Cosme marque une étape fondamentale dans l’histoire des Médicis, et de Florence. Avec lui, les institutions républicaines disparaissent définitivement, le pouvoir de la dynastie est institutionnalisé et devient héréditaire. Il s’agit en somme d’une monarchie.

 

Brutus, 1540, Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (Caprese 1475 – Rome 1564), (Florence, musée national du Bargello). Ce buste de Brutus que le cardinal Ridolfi commanda à Michel-Ange par l’intermédiaire de Donato Giannotti, est une œuvre pleine de noblesse et de détermination virile. Comme ces deux personnages soutenaient le parti antimédicéen, l’œuvre fut considérée comme une apologie du meurtre d’Alexandre, sous-entendue dans l’allusion classique. Le « Brutus » de Michel-Ange est habituellement considéré la source et le catalyseur de la diffusion ultérieure du buste classique en Italie.

 

L’adoration des Mages, 1496, détail, Filippino Lippi (Prato 1457 – Florence 1504), (Florence, Offices). L’ « adoration des Mages » fait partie de la seconde phase de production de l’artiste qui commença en 1484, avec l’ «Annonciation » du musée de San Gimignano ; elle se caractérise par une veine sentimentale plus chaleureuse, unie à un style descriptif alerte, tandis que les couleurs deviennent chaudes et profondes sur l’influence flamande. Dans l’ «Adoration des Mages » ainsi que dans la « Madone et Saints » (Florence, Offices), Filippino Lippi expérimenta le rapport entre l’espace et les personnages sans intervention des cadres architecturaux, qui rappelle le modèle de Léonard. On reconnaît les membres de la branche cadette de la famille Médicis : en bas à gauche, agenouillé, Pier Francesco ; derrière lui, ses fils Lorenzo et Giovanni, père de Jean des Bandes Noires et aïeul de Cosme Ier.

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