Florence avant les Médicis Cosme l'Ancien Laurent le Magnifique Florence sans les Médicis  
  Le règne du grand-duc Cosme François Ier de Médicis Les derniers Médicis Le crépuscule de la dynastie  
 

 

Vers la création d'un état monarchique

Florence sans les Médicis

Savanarole et le bûcher des vanités

Les années Soderini

Léon X, un pape Médicis

Laurent, duc d'Urbino

Clément VII, le second pape Médicis

Le retour des Médicis : Alexandre, duc de Florence

Lorenzaccio le « Brutus Médicis »

 


 

Florence sans les Médicis

À la mort de Laurent (1492), son fils aîné, Pierre, né en 1471, se trouve à la tête de la famille. À vingt et un ans, il a déjà réussi à mériter le surnom de « Malchanceux » à cause de son incapacité de mener quoi que ce soit à bon terme. Son baptême de feu est terrible : Charles VIII se rend en Italie avec une puissante armée pour conquérir le royaume de Naples. À vrai dire le roi de France n’a pas de projets précis en ce qui concerne Florence, mais les territoires appartenant à la république se trouvent sur le passage de ses soldats. Le jeune homme décide d’aller à la rencontre de Charles VIII pour tenter de le dissuader de s’approcher de Florence. Cette tentative diplomatique se solde par un demi-échec : le roi, en effet, accepte de ne pas occuper la ville, mais sans renoncer à y faire passer son armée. Il obtient en outre de s’emparer de Pise et de Livourne en plus de diverses forteresses. Charles entre dans Florence avec ses hommes, le 17 novembre 1494. Pierre rentre à Florence, mais tant le gouvernement de la ville que l’opinion publique le tient pour un traître, qui a capitulé sans combattre face à l’envahisseur étranger. Les suites son catastrophiques : pour la deuxième fois en soixante ans, la seigneurie décide de chasser les Médicis de Florence, car ils sont considérés comme des ennemis de la patrie. Deux cousins de Pierre, Lorenzo et Giovanni, fils de Pier Francesco de Médicis, membres de la branche cadette des Médicis, prennent une part active à cette décision. Le prestige du Magnifique en Europe a fait naître une rivalité hargneuse entre les deux branches de la famille, si bien que les deux cousins se prononcent en faveur de l'exil du "tyran" Pierre ; Pierre et sa famille - y compris Jules, le fils illégitime de Julien - partent en pleine nuit, effrayés par le spectre du peuple en colère. Pierre tentera trois fois de reconquérir la ville, mais ses échecs répétés finissent par amener les autres membres de la famille à l’abandonner à son sort. Il tente alors d’obtenir la protection de Charles VIII en se joignant à l’armée française dans le Sud de l’Italie, mais ne trouve dans cette entreprise qu’une mort sans gloire : en 1503, le bateau sur lequel il voyage fait naufrage, et il disparaît parmi les flots.


Francesco Granacci, Charles VIII entre dans Florence

Charles VIII entre dans Florence, 1518, Francesco Granacci (Florence 1469 – 1543), (Florence, Offices). Arborant l'air du triomphateur, Charles défila avec ses gardes et ses cavaliers vêtus d'or et de brocards. Le roi et sa suite, qui s'établirent précisément dans le palais de la via Larga (à gauche du tableau), furent accueillis par la seigneurie avec les plus grands honneurs. Mais l'attitude irritante du souverain - qui n'était "invité" qu'officiellement - déplut fort aux Florentins. Lorsque le roi accompagna une autre de ses exigences de la menace de faire sonner ses trompettes guerrières, Pier Capponi répliqua : "Et nous, nous sonnerons nos cloches", faisant allusion aux coups de la "martinella", la cloche qui battait le rappel. Impressionné par la fermeté de cette réponse, Charles se rangea à la raison.

 

Savanarole et le bûcher des vanités

Après avoir chassé les Médicis, la seigneurie se trouve face au grave problème de devoir affronter Charles VIII et ses troupes, qui entre-temps se sont emparés de Pise. Le roi de France refuse d’écouter les messagers de la république et finit par entrer en grande pompe à Florence, où Savanarole, de plus en plus convaincu d’être le porte-parole de la volonté divine, salue le « roi Très Chrétien » comme un libérateur. Le manque de chefs replonge Florence dans les luttes intestines permanentes qui la caractérisèrent pendant des siècles ; cette situation favorise l’ascension irrésistible de Girolamo Savanarole qui gouverne la ville en véritable despote politico-religieux. Naguère encore pleine de joie de vivre, semble maintenant en proie à une étrange fièvre de pénitence, sous l’influence du prêcheur dont l’esprit est obnubilé par le péché. Cette atmosphère de contrition qui confine à l’obsession atteint son comble avec le célèbre « bûcher des vanités », dressé sur la place de la Seigneurie pendant le carnaval de 1496. La population se rassemble pour jeter aux flammes ses toilettes, ses bijoux, ses perruques, ses livres, ses dessins, et tout ce qui rappelle un passé coupable. Cependant Fra Girolamo ne plaît pas à tout le monde. Il se forme un véritable parti « anti-Savanarole », qui veut libérer la ville de ce dictateur en froc. La seigneurie reçoit une délégation du pape Alexandre VI, qui invite le gouvernement florentin à remettre Savanarole à la justice pontificale. Les émissaires instruisent un court procès, qui aboutit à sa condamnation à mort avec deux de ses disciples. Le matin du 23 mai 1498, les trois hommes sont pendus puis brûlés devant le palais de la Seigneurie, à l’endroit même où les Florentins avaient mis le feu à leurs « vanités » deux ans auparavant.

 

Florence, Cloître San Marco
Fra Bartolomeo, Portrait Savanarole

Cloître de San Marco ; Portrait de Jérôme Savanarole, vers 1498-1499, Fra Bartolomeo, (Florence, Musée de San Marco). Le frère dominicain, prieur de San Marco, enflamma les âmes des florentins avec ses sermons aux accents apocalyptiques. Il fut excommunié par le pape, puis pendu et brûlé avec deux de ses confrères.

 

Supplice Savanarole, Musée Saint-Marc

Supplice de Savanarole et de ses disciples, détail, Ecole florentine du XVIe siècle, (Florence, musée de Saint-Marc). Ce tableau, atténue peut-être le caractère dramatique de la scène, à laquelle assista toute la ville.

 

Les années Soderini

Après la mort du dominicain, les luttes des factions reprennent. Pour remédier à cet état de désordre profond on a recours à l'élection d'un gonfalonier à vie qui hériterait des fonctions des anciens podestats. Cette tache est confiée à Pier Soderini (1502), aidé dans ce devoir délicat par Machiavel, son secrétaire aux affaires diplomatiques et militaires. Au cours des premières années du XVIe siècle, le prestige international de Florence diminue sensiblement ; d'ailleurs toute l'Italie traverse une phase de déclin politique irréversible. La France et l'Espagne la considèrent désormais comme un champ de bataille, où s'affronter en vue de la suprématie. En 1512, les troupes espagnoles de la Sainte Ligue, formée sur l'initiative de Jules II (Giuliano della Rovere), marchent sur Florence. Le cardinal Jean de Médicis, fils de Laurent le Magnifique, qui n'a plus quitté Rome depuis 1499, marche à ses côtés. Le gouvernement de la ville, présidé par Soderini, a décidé de résister, en organisant sur les conseils de Machiavel, une milice citadine. En août 1512, les troupes espagnoles s'emparent de Prato, et mettent la ville à feu et à sang pendant deux jours. Pier Soderini est invité à se rendre. Le gonfalonier et d'autres républicains irréductibles trouvent leur salut dans la fuite. Le premier septembre 1512 les Médicis rentrent à Florence après un exil qui a duré dix-huit longues années.

 

Santi di Tito, Nicolas Machiavel

Portrait de Nicolas Machiavel, Santi di Tito, (Florence, Palazzo Vecchio). Niccolò Machiavelli (1469-1527), un des fondateurs de la pensée politique moderne fut secrétaire de la seconde chancellerie de Florence pendant quinze ans, il accomplit plusieurs missions importantes; par conséquent ses écrits théoriques sont constamment soutenus par des connaissances pratiques. Dans son chef d'œuvre, "Le Prince", Machiavel décrit les différentes manières d'acquérir et de conserver un pouvoir personnel ; son analyse fait abstraction de toute considération morale, qui entraverait la liberté d'action du politicien. Pour le Secrétaire florentin, la politique est une technique : son seul objectif est d'adapter les moyens mis en œuvre pour atteindre un but donné à ce but lui-même.

Bien que très mouvementées, ces années furent, sur le plan artistique, assez productives. Par opposition à Laurent qui dispersait les maîtres florentins, on s'efforce de les rappeler, de les retenir. En 1503 Pier Soderini appela Léonard et Michel-Ange pour peindre chacun, la fresque d'une bataille sur les murs du Salon des Cinq cents au Palais de la Seigneurie. Raphaël séjourne à Florence de 1504 à 1508, Fra Bartolomeo et Andrea del Sarto dominaient la scène artistique. Alors Michel-Ange avait, lui aussi, exalté les vertus républicaines en sculptant son David.

 

Raphaël, Madone au baldaquin

La Madone au baldaquin, 1506/1508, Raphaël, (Florence, Galleria Palatina du Palazzo Pitti). Commandée en 1506 ou 1508 par Bernardo Dei pour sa chapelle familiale de Santo Spirito à Florence, était en grande partie achevée au moment du départ de Raphaël pour Rome à l'automne 1508. Elle sera le chef-d'œuvre des années de Raphaël à Florence. Il sera engagé par Jules II pour une prestigieuse commande, celle de décorer ses appartements les "stanze" (chambres).

 

Raphaël, Mise au tombeau, Rome

La Mise au tombeau (Retable Baglioni), 1507, Raphaël, (Rome, Galleria Borghese). Réalisé pour la famille Baglione ce retable aux nombreuses figures, développé à partir d'un éventail aussi large que possible de poses et de mimiques de deuil, telle qu'elle était préfigurée dans les tableaux et fresques de Pérugin et Signorelli. Le regard est toutefois attiré par le jeune et athlétique porteur du Christ dressé de manière héroïque au premier plan. La jeune femme agenouillée à droite est une paraphrase de la Madone du "Tondo Doni" de Michel-Ange.


Michel-Ange, David, Galerie de l'Académie

David, 1501-1504, Michel-Ange, (Florence, Galerie de l'Académie). Douze ans après la proclamation de la république, l'Arte della Lana, la riche corporation des laineurs, charge Michel-Ange de créer un "David". Il reçoit donc, un bloc de marbre que, quarante ans auparavant, Agostino di Duccio avait tenté d'ébaucher en traitant peut-être le même sujet. La statue terminée, une commission de citoyens et d'artistes les plus importants de la ville, décida de l'ériger sur la place principale de la ville, devant le palais de la Seigneurie. C'était la première fois depuis l'antiquité, c'est à dire depuis plus de mille ans, qu'une statue monumentale de nu était exposée dans un lieu public.

 

Ruber, Bataille d'Anghiari de Léonard de Vinci

Bataille d'Anghiari ("La lutte pour l'étendard"), vers 1600-1608, Pierre-Paul Rubens (d'après Léonard de Vinci), (Paris, musée du Louvre). Après les années de Milan, Léonard, de retour dans Florence depuis 1500, il était à l'apogée de son art ; dans la grande salle du Palazzo Vecchio, il travaillait au carton de "La Bataille d'Anghiari", en concurrence avec Michel-Ange - qui appartenait déjà à la génération suivante - et sa "Bataille de Cascina". Léonard a "condensé" l'image de la fureur guerrière telle qu'il pouvait imaginer la représenter. Hommes et chevaux mêlés parcourent l'espace, eux-mêmes traversés par une puissance dont la démesure les dépasse.

 

Piero di Cosimo, Andromeda libérée par Persée

Andromède libérée par Persée, détail, vers 1510, Piero di Cosimo, (Florence, Musée des Offices). Commandé par Filippo Strozzi, ce tableau faisait allusion au retour des Médicis en 1512.

 

Léon X, un pape Médicis

Après le long exil, Jules (fils de Julien de Médicis mort au cours de la conspiration des Pazzi) et la veuve de Pierre le Malchanceux, accompagnée de son fils Laurent, regagnent le palais de la via Larga en même temps que Jean et Julien, fils de Laurent le Magnifique. Cependant le cardinal Jean préfère retourner à Rome en compagnie de son cousin Jules et remet la famille entre les mains de son frère cadet, Julien. Resté seul, Julien gouverna avec sagacité pendant un an. En février 1513, le pape s’éteint et cette fois c’est précisément Jean de Médicis qui monte sur le trône pontifical sous le nom de Léon X. No seulement son élection donne aux Médicis un prestige dont ils n’avaient jamais joui jusqu’alors, mais encore la position de la famille à Florence se trouve profondément changée. Julien est appelé tout de suite à Rome où il est nommé gonfalonier de l’armée du Saint-Siège, si bien que la fonction de chef de la maison revient à Laurent, fils de Pierre et petit-fils du Magnifique. En 1515 Julien est envoyé auprès de François Ier en tant que légat à la cour de France, et reçoit le titre de duc de Nemours, sous lequel il passera à la postérité. Julien, mort en 1516, laisse un fils naturel, Hippolyte, né à Urbino en 1509, qui deviendra lui aussi cardinal.

 

Giorgio Vasari, Léon X visite Florence, Palais Seigneurie

Léon X visite Florence, fresque, Giorgio Vasari et Giovanni Stradano, 1558, (Florence, Palais de la Seigneurie, appartements de Léon X). Cette représentation de la visite que Léon X effectua à Florence en 1515, réuni dans la place de la Seigneurie tous les notables florentins. Dans le cortège du pape et à côté des cardinaux, on reconnaît Giovanni dalle Bande Nere, (père du premier grand-duc, Cosme Ier) Laurent, duc d'Urbino et les célèbres écrivains Pietro Bembo, Ludovico Ariosto, Pietro Aretino.

Le mécénat de Léon X est dans le style du Magnifique, qui transforme Rome en paradis des artistes et des intellectuels. Il permit à Raphaël de continuer à peindre les fresques de la Chambre d'Héliodore, commencée sous la papauté de Jules II, et de réaliser celles de la salle dite de l"Incendie du Bourg". Il lui commissionna aussi la réalisation des cartons des tapisseries destinées à la Chapelle Sixtine et la décoration des Loges du Vatican. C'est encore à lui qu'il confia l'exécution de son portrait avec deux cardinaux qui reste un des chefs-d'œuvre de l'artiste. Pour finir, il le nomma architecte de Saint Pierre, charge qu'avait occupée avant lui, Bramante. Mais le véritable grand projet architectural conçu sous sa souveraineté fut pensé pour la façade de San Lorenzo, église de la famille Médicis à Florence. Le souverain pontife fit ouvrir un concours que Michel-Ange emporta. Ce dernier travailla à sa besogne avec beaucoup de lenteur, jusqu'à 1519, date à laquelle le pape le releva de son engagement. Michel-Ange fut à nouveau chargé par le souverain pontife et son cousin Jules de réaliser les plans de la Novelle Sacristie. Léon X fit également compléter la décoration du salon principal de la Villa de Poggio a Caiano. Il remit cette tache à Franciabigio, Andrea del Sarto et Pontormo.

 

Andrea del Sarto, Tribut de l'Egypte à César
Andrea del Sarto, fresque Poggio a Caiano

Tribut de l'Egypte à César, 1521, Andrea del Sarto, (Florence villa Médicis de Poggio a Caiano)

 

Pontormo, Vertumne et Pomone

Pontormo, villa Médicis de Poggio a Caiano

Vertumne et Pomone et détail, fresque, 1521, Pontormo, (Florence villa Médicis de Poggio a Caiano). Pontormo succéda à son maître Andrea del Sarto dans la décoration du salon de la villa de Poggio a Caiano au service de Léon X et du cardinal Jules de Médicis. Cette villa, résidence préférée de Laurent le Magnifique construite aux pieds des douces collines de Montalbano, avait été dessinée par Giuliano da Sangallo. Pontormo a représenté dans une lunette le mythe classique de « Vertumne et Pomone » cherchant à comprendre le sens de la vie rustique et de l’humble grâce paysanne, l’enfermant dans un formalisme profond et calculé mais de toute façon très réussi.

 

Andrea del Sarto, Déposition Andrea del Sarto, Déposition, palais Pitti

Déposition, 1523,  Andrea del Sarto (Florence 1486 – 1530), (Florence, palais Pitti, galerie Palatine.) Pendant l’épidémie de peste qu’avait frappée Florence en 1523, Andrea del Sarto, qui s’était réfugié dans le Mugello, peignit cette intense « Déposition » pour l’église San Pietro a Luco. Del Sarto connut à Florence la faveur d’une clientèle étendue et son œuvre, si sûre, si équilibrée, si irréprochable – au point de lui valoir l’appellation de peintre « sans fautes » (Vasari) –   fut, par son savant mélange de différents exemples, des compositions rythmées de Raphaël au « sfumato » de Léonard, un point de référence important pour la génération plus jeune de Pontormo, de Rosso Fiorentino et de Giorgio Vasari. Ces élèves allaient faire ressortir des principes d’équilibre de la peinture de leur maître, le fond de crise latente qui se fera manifeste avec le Maniérisme.

 

Michel-Ange, Tombe de Julien duc de Nemours, chapelle Médicis

Tombe de Julien, duc de Nemours, détail, 1526-1533, Michel-Ange, (Florence, musée des Chapelles Médicéennes). En 1520 Léon X charge Michel-Ange d'élever la "Chapelle des Médicis", à côté de San Lorenzo, et en 1524 de créer la "Bibliothèque Laurentienne". Le pape voulait réunir les tombeaux de son frère cadet Julien, duc de Nemours, de son neveu Laurent, duc d'Urbino, et ceux des deux "Magnifiques" : Laurent et son frère Julien, ce dernier assassiné en 1478, tous deux enterrés dans la vieille sacristie de San Lorenzo. Ils avaient été, dans leur jeunesse, amis de Michel-Ange qui avait eu dans le Magnifique son protecteur le plus puissant.

 

Laurent, duc d'Urbino

En obéissant au désir de Léon X, Laurent, fils de Pierre le Malchanceux, conquit, en 1516, Urbino et le titre relatif de duc, que Julien, par scrupule et honnêteté, avait toujours refusé. Du Magnifique, Laurent n’a hérité que le nom : il possède un caractère sombre e irascible, et à son besoin effréné de puissance ne correspond aucune capacité réelle d’homme politique. Voulant disposer d'un plus grand pouvoir que celui qui lui avait été conféré, il exigea d'être nommé Capitaine général des Florentins. Peu soucieux de respecter les intentions manifestes du pape, il ne se préoccupa pas d'impliquer les grandes familles florentines dans le gouvernement, par une insertion massive de ces dernières dans le Conseil des Soixante-dix. Quelque temps après son entrée dans la vie politique, il s'était déjà assuré le manque d'estime et l'hostilité de tous. Cet homme, qui aimait se considérer comme un prince, prenait ses propres décisions, en toute autonomie, sans tenir compte de la volonté du pape. Il faut admettre que le pontife, convaincu d'être le plus fort, avait toujours pensé pouvoir le soumettre pleinement à ses ordres. Laurent s'éteignit au mois de mars 1519 - deux ans avant Léon X -. À quelque temps de là, sa femme Madeleine de la Tour d'Auvergne mourut de fièvres puerpérales, en donnant naissance à une petite fille, Catherine, la future reine de France. La disparition de ce duc impopulaire fut accueillie avec soulagement par le peuple florentin.

 

Raphaël, Laurent duc d'Urbino

Portrait de Laurent de Médicis, duc d'Urbino, vers 1518, Raphaël, (Florence, Offices)

 

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Michel-Ange, Tombes Médicis Sacristie San Lorenzo

Tombe de Laurent duc d’Urbino, détail, Michel-Ange, (Florence, Nouvelle Sacristie de San Lorenzo). Le vaste programme pour la Chapelle des Médicis n'a été réalisé qu'en partie mais cela suffit à donner une idée de l'ensemble tel que le conçut Michel-Ange. Chaque tombeau comprend deux parties, séparées par une corniche très avancée. Dans la partie inférieure, les sarcophages qui renferment les dépouilles des Médicis; sur les couvercles le "Crépuscule", l'"Aurore" et la "Nuit", le "Jour" symbolisant la vanité des choses humaines. Dominant cette partie temporale, la noblesse des Ducs, le raffinement et la richesse de l'architecture qui leur sert de cadre témoignent d'une sphère plus élevée : celle de l'esprit libéré et racheté.

 

Clément VII, le second pape Médicis

Après le court pontificat d'Adrien VI d'Utrecht, le soir du 18 novembre 1523, Jules de Médicis fut élu pape, dans l'exultation générale. C'était le deuxième Médicis qui accédait au siège pontifical. Les romains qui connaissaient désormais la grandeur et la magnificence des Médicis espéraient bénéficier de largesses à venir. Le nouveau pontife essaya de ne pas décevoir ses sujets et de répondre à leurs attentes. La première décision qu'il dut assumer, fut d'établir qui devait reprendre la tête du gouvernement de Florence, en son absence. Jugeant l'éducation d'Hippolyte, fils naturel de Julien duc de Nemours et neveu de Léon X, parachevée, il le fit rentrer à Florence ; beau et intelligent, celui-ci semblait destiné à devenir le futur guide de la ville. Mais, quelque temps de là, le jeune Alexandre fut, lui aussi, de retour dans la ville toscane. Fils du pape, il ne fut, pour des raisons évidentes, jamais reconnu par son père et passa pour le fils illégitime de Laurent. Faisant parler les raisons du sang, le souverain pontife préféra donc opter pour Alexandre Le More, ainsi surnommé pour la couleur naturellement foncée de sa peau.

 

Portrait de Clément VII, 1555-1565, atelier d'Agnolo Bronzino, (Florence, Offices)

La lutte entre François Ier et Charles V rendait risquée toute hypothèse d'alliance avec l'un d'eux. Tour à tour, ils remportaient des victoires et subissaient des échecs. François Ier était entré à Milan en triomphateur dans les derniers mois de l'année 1524, mais en 1525, Charles V qui avait gagné la bataille de Pavie, le faisait prisonnier et l'envoyait en exil, en Espagne. La Sainte Ligue, prit fait et cause pour le roi de France contre Charles V. Les meilleurs auspices accompagnaient cette Sainte Ligue, dont l'autorité morale était représentée par le pape : elle se proposait de rendre à Francesco Sforza le Duché de Milan et de chasser de la péninsule les armées impériales. Gênes mettait à la tête de sa flotte Andrea Doria, Jean de Médicis menait les glorieuses milices des Bandes Noires, Florence offrait un diplomate habile comme François Guichardin. Mais tous les espoirs s'avérèrent vains. Charles Quint fut sauvé par une bande de Lansquenets : treize mille luthériens fanatiques commandés par l'aventurier Giorgio Frundsberg, envahirent la péninsule et la mirent sens dessus dessous. Rome fut mise à sac le 6 mai 1527. L'armée impériale avait gagné et les Médicis furent à nouveau chassés de Florence où la République avait été restaurée. Hippolyte et Alexandre durent tristement partir pour l'exil. La République, alarmée par des actions hostiles, crut bon, dans un dernier sursaut d'orgueil, de faire renforcer ses défenses naturelles par l'érection d'œuvres massives de fortifications dont ils confièrent la réalisation à Michel-Ange. Clément VII, en bon diplomate, chercha à rétablir des rapports avec l'empereur qu'il demanda à rencontrer secrètement à Barcelone en 1529. Ils pactisèrent entre eux. Clément promit à Charles Quint le couronnement qui eut lieu l'année suivante à Bologne. Il obtint en échange l'appui des milices impériales pour rétablir les Médicis et une promesse de mariage entre Marguerite, fille naturelle de l'empereur et Alexandre Le More, son fils. Florence fut alors de nouveau assiégée par les troupes impériales passées, cette fois, au service du Pape. Malgré une défense héroïque qui dura onze mois, la ville, affaiblie aussi par la peste et les privations, du capituler le 12 août 1530. Clément VII, qui avait démontré savoir manipuler la diplomatie, réussit, en 1531, à faire approuver une loi spéciale qui reconnaissait Alexandre, bien qu'encore très jeune, le droit de participer à tous les organes du gouvernement. Sa mort en septembre 1534, fera manquer au pape, la pleine instauration d'Alexandre.

 

Giorgio Vasari, Siege de Florence, Palazzo Vecchio

Siège de Florence, détail, Giorgio Vasari et Giovanni Stradano, 1558, (Florence, palazzo Vecchio)

Clément VII, homme au caractère mondain se soucia, avant tout, d'affirmer et augmenter le pouvoir de sa famille. Il eut à coeur aussi de soigner l'image de sa gloire posthume et fit une intelligente œuvre de mécénat. À Florence, son attention se concentra sur la basilique de San Lorenzo. Supervisés par Michel-Ange, les travaux de la Nouvelle Sacristie progressaient. Il fit également entreprendre ceux de la tribune des reliques dans la contre façade de l'église et ceux de la grande bibliothèque annexée au complexe religieux.

 

Michel-Ange, Bibliothèque Laurentienne

Bibliothèque Laurentienne, vestibule et salle, Michel-Ange. En 1520 Michel-Ange a conçu la bibliothèque Laurentienne et son élégant vestibule d’entrée. Au lieu d’obéir aux canons classiques de l’architecture romaine et grecque, il a conçu des doubles colonnes encaissées encadrant le pilier d’angle, véritable trouvaille révolutionnaire. Cette conception architecturale est une des œuvres les plus profondément novatrices de Michel-Ange architecte.

 

Le retour des Médicis : Alexandre, duc de Florence

Charles Quint obligea Florence à rester République tout en lui imposant le commandement d'Alexandre, en lui conférant le titre de duc. Le second objectif fut d'introduire la notion de droit héréditaire qui ouvrait la voie de la principauté, difficilement concevable pour une ancienne et glorieuse république comme celle de Florence. Une sorte de "lutte de classe" s'était désormais insinuée dans la ville et les familles aristocratiques virent dans la principauté le remède social et économique le plus fonctionnel et le plus approprié à la défense de leurs intérêts. Ils décidèrent de soutenir donc cette forme de régime. En 1532 Clément VII protégea ultérieurement Alexandre par l'institution d'une nouvelle constitution qui introduisait la sous Balia et abolissait, de fait, la Seigneurie et le Gonfalonier, remplacé par les Quatre Conseillers élus tous les trois mois. Ils représentaient la "Suprême Magistrature". Ce système mis en place, Alexandre put se parer officiellement de "duc de la République Florentine". Parmi les prétextes que Clément VII avança pour justifier son choix en faveur d'Alexandre et au détriment d'Hippolyte était la condition ecclésiastique de son neveu, alors cardinal. Ne pouvant par ses fonctions, avoir des descendants, il lui était impossible de prétendre au titre de duc. Hippolyte se fâcha très fort. Il en référa à l'empereur et incita les citoyens à la révolte, mais sans succès. Pour finir il décida de s'adresser au pape lui-même, lui demandant de le relever de sa charge, et de lui rendre son statut de laïc. Bien sûr, il n'en obtint rien. Il monta alors un complot pour éliminer Alexandre et cogita de faire placer un mécanisme infernal sous le lit de ce dernier. Son entreprise rata. Par contre Hyppolite mourut en août 1535 à Itri, chez sa maîtresse Giulia Gonzaga, dans des circonstances qui portèrent à soupçonner qu'Alexandre l'avait fait empoisonner. Titien, qui à l'époque était le portraitiste le plus renommé avait réalisé pour Hippolyte un portrait qui le représentait très beau et séduisant, digne d'être le descendant de Laurent le Magnifique.

 

Giorgio Vasari, Alexandre de Médicis
Rondache XVIe siècle, Musée du Bargello

Alexandre de Médicis, 1534, Giorgio Vasari, (Florence Offices). Le duc est entièrement revêtu de son armure ; il tient sur ses genoux un bâton de commandement en forme de pièce d’artillerie ; son heaume est posé par terre, sur la gauche. La vue de Florence à l’arrière-plan a une signification politique précise: pour la première fois, un Médicis n’est plus officiellement un premier citoyen, un « primus inter pares », mais le chef absolu de l’Etat. Alexandre s'installa au gouvernement en recevant de l'empereur Charles Quint le titre de duc et la main de sa fille. Mais il se révéla être un tyran et finit victime d'un piège sournois.

Rondache, métal repoussé, XVIe siècle, (Florence, musée du Bargello). La « rondache » mot d’origine italienne est le nom générique des boucliers circulaires à partir de la fin de moyen age (vers le XIVe siècle), celui-ci richement décorée du grand duc Alexandre de Médicis, en métal repoussé.

 

Titien, Hippolyte de Médicis, Palais Pitti

Portrait d'Hippolyte, 1533, Titien, (Florence, Galerie Palatine du palais Pitti). Le cardinal Hippolyte (1511-1535) fut plus condottiere qu'homme d'église : Titien l'a peint à Bologne habillé en hongrois, en souvenir de ses exploits à Vienne assiégée par les Turcs.

 

Lorenzaccio le « Brutus Médicis »

Lorenzo de Médicis est au nombre des personnages serviles et corrompus qui entourent le duc Alexandre (on ne le confondra pas avec cet autre Lorenzo, Laurent dit « le Magnifique », homme d'état florentin du siècle précédent). Né en 1514, Lorenzino, comme tout le monde l’appelle à cause de sa petite taille, ou Lorenzaccio (le « mauvais Laurent »), comme il sera éloquemment rebaptisé par la suite, est le fils de Pierre-François de Médicis et, à ce titre, cousin d'Alexandre. Personnage ambigu, il feint d’éprouver de la sympathie pour ce dernier, dont il devient l’espion et l’homme de confiance ; en réalité il nourrit le dessein de parvenir à la gloire d’un nouveau Brutus en l'assassinant. Pour réaliser son projet, Lorenzino décide d’exploiter le penchant notoire d’Alexandre pour les femmes. Parmi toutes celles qui attirent son attention, certaines font partie de la famille : peut-être la tante de Lorenzino, Caterina Ginori, ou sa jolie sœur Laudomia, jeune veuve d’Alemanno Salviati. Le futur assassin occupe une maison contiguë au palais Médicis : c’est là qu'un faux rendez-vous d’amour est fixé pour la nuit de l’Epiphanie de 1537. Lorenzino, en compagnie d’un tueur surnommé Scoronconcolo, attendent Alexandre. Le duc, frappé d’abord par le poignard de son cousin, est achevé par Scoronconcolo d’un coup mortel à la gorge. Le cadavre n’est découvert que le lendemain, lorsque Lorenzino est déjà à Bologne, qu’il quitte à destination de Venise.


Michel-Ange, Brutus, Musée du Bargello

Brutus, 1540, Michel-Ange, (Florence, musée national du Bargello). Pour rappeler le meurtre du duc Alexandre perpétré par son cousin Lorenzino, le cardinal Ridolfi, exposant du parti anti-Médicis, fit sculpter à Michel-Ange le buste de l'assassin de César.

Ce geste n’aura aucun effet du point de vue politique car, dans les moments dramatiques qui suivent la mort du tyran Alexandre, les adversaires des Médicis se montrent incertains et divisés. La faction opposée – les « palleschi » (du mot « palle », les boules des armoiries des Médicis) – en profite pour élire le fils de Jean des Bandes Noires, Cosimo, successeur d’Alexandre. La première action du nouveau duc est de condamner à mort Lorenzino, qui s’est réfugié à Venise. La sentence sera exécutée onze ans plus tard, dans des formes qui ne sont guère régulières : découvert par les sicaires de Cosme, le « nouveau Brutus » sera à son tour tué d’un coup de poignard. À Florence, sa mort ne suscite aucun regret, ce qui prouve indirectement le caractère strictement personnel de son initiative d’assassiner Alexandre. L’avènement de Cosme marque une étape fondamentale dans l’histoire des Médicis, et de Florence. Avec lui, les institutions républicaines disparaissent définitivement, le pouvoir de la dynastie est institutionnalisé et devient héréditaire. Il s’agit en somme d’une monarchie.