Clément VII, le second pape Médicis – La nouvelle république florentine
La défense héroïque (1529-1530) – La dictature d’Alexandre
Lorenzaccio le « Brutus Médicis » - L’avènement de Cosme
La brève parenthèse
de Pierre le Malchanceux
À la mort de
Laurent, son fils aîné, Pierre, né en 1471,
se trouve à la tête de la famille. À vingt
et un ans, il a déjà réussi à mériter
le surnom de « Malchanceux » à cause
de son incapacité de mener quoi que ce soit à bon
terme. Son baptême de feu est terrible : Charles VIII
se rend en Italie avec une puissante armée pour conquérir
le royaume de Naples. À vrai dire le roi de France n’a
pas de projets précis en ce qui concerne Florence, mais
les territoires appartenant à la république se trouvent
sur le passage de ses soldats. Le jeune homme décide d’aller
à la rencontre de Charles VIII pour tenter de le dissuader
de s’approcher de Florence. Cette tentative diplomatique
se solde par un demi-échec : le roi, en effet, accepte
de ne pas occuper la ville, mais sans renoncer à y faire
passer son armée. Il obtient en outre de s’emparer
de Pise et de Livourne en plus de diverses forteresses. Pierre
rentre à Florence, mais tant le gouvernement de la ville
que l’opinion publique le tient pour un traître, qui
a capitulé sans combattre face à l’envahisseur
étranger. Les suites son catastrophiques : pour la
deuxième fois en soixante ans, la seigneurie décide
de chasser les Médicis de Florence, car ils sont considérés
comme des ennemis de la patrie. Pierre tente trois fois de reconquérir
la ville, mais ses échecs répétés
finissent par amener les autres membres de la famille à
l’abandonner à son sort. Il tente alors d’obtenir
la protection de Charles VIII en se joignant à l’armée
française dans le Sud de l’Italie, mais ne trouve
dans cette entreprise qu’une mort sans gloire : en
1503, le bateau sur lequel il voyage fait naufrage, et il disparaît
parmi les flots.
Charles VIII entre dans
Florence, 1518, Francesco Granacci (Florence
1469 – 1543), (Florence, Offices). Dans ce tableau Granacci
a repris et réuni avec une grande fantaisie et une grande
liberté dans l’exécution, des motifs provenant
d’œuvres des maîtres de XVe siècle, ainsi
que des tableaux d’artistes de la nouvelle génération
et, en particulier, de Pontormo. Tout à gauche, on peut
voir le palais de la via Larga, où le roi de France et
sa suite s’établirent précisément.
Savanarola, un moine à la tête
de la république
Après avoir
chassé les Médicis, la seigneurie se trouve face
au grave problème de devoir affronter Charles VIII et ses
troupes, qui entre-temps se sont emparés de Pise. Le roi
de France refuse d’écouter les messagers de la république
et finit par entrer en grande pompe à Florence, où
Savanarole, de plus en plus convaincu d’être le porte-parole
de la volonté divine, salue le « roi Très
Chrétien » comme un libérateur. Le souverain
s’installe dans le palais de la via Larga et dicte immédiatement
ses conditions à la seigneurie mais elles sont repoussées
avec fermeté. Charles VIII comprend qu’il serait
fort imprudent de déchaîner toute la population contre
ses troupes ; c’est pourquoi il décide de mitiger
les clauses d’un traité qui impose toutefois a Florence
de lui remettre Pise, Sarzana, Sarzanello, Ripafratta et Pietrasanta.
En outre les Florentins doivent lui verser la somme énorme
de cent vingt mille ducats. Deux jours après avoir signé
cet accord, le roi quitte Florence à destination de Naples.
Le manque de chefs replonge Florence dans les luttes intestines
permanentes qui la caractérisèrent pendant des siècles ;
cette situation favorise l’ascension irrésistible
de Girolamo Savanarole qui gouverne la ville en véritable
despote politico-religieux. Naguère encore pleine de joie
de vivre, semble maintenant en proie à une étrange
fièvre de pénitence, sous l’influence du prêcheur
dont l’esprit est obnubilé par le péché.
Cette atmosphère de contrition qui confine à l’obsession
atteint son comble avec le célèbre « bûcher
des vanités », dressé sur la place de
la Seigneurie pendant le carnaval de 1496. La population se rassemble
pour jeter aux flammes ses toilettes, ses bijoux, ses perruques,
ses livres, ses dessins, et tout ce qui rappelle un passé
coupable. Cependant Fra Girolamo ne plaît pas à tout
le monde. Il se forme un véritable parti « anti-Savanarole »,
qui veut libérer la ville de ce dictateur en froc. La seigneurie
reçoit une délégation du pape Alexandre VI,
qui invite le gouvernement florentin à remettre Savanarole
à la justice pontificale. Les émissaires instruisent
un court procès, qui aboutit à sa condamnation à
mort avec deux de ses disciples. Le matin du 23 mai 1498, les
trois hommes sont pendus puis brûlés devant le palais
de la Seigneurie, à l’endroit même où
les Florentins avaient mis le feu à leurs « vanités »
deux ans auparavant.
Judith et Holopherne, 1455-1460, détail, Donato di Niccolo di Betto
Bardi, dit Donatello (Florence 1386 – 1466),
(Florence, palais de la Seigneurie). Ce splendide groupe en bronze
fut confisqué par la république pour sa grande valeur
symbolique et installé sur la place de la Seigneurie sous
une des arches de la loggia, avec une inscription contre les tyrans.
Par l’allure de Judith et la simplicité de son habillement,
Donatello révèle la grandeur d’âme de
cette femme aidée de Dieu. Donatello se montra si satisfait
du résultat qu’il décida, pour la première
fois, de signer une de ses œuvres, comme l’attestent
ces mots : « Donatello Opus ». L’artiste
su saisir, dans cette œuvre de la maturité, les symptômes
de la crise des idéaux de l’humanisme, laissant à
sa mort des problèmes nouveaux qu’affronteront, d’une
manière différente, Léonard et Michel-Ange.
Andromède libérée
par Persée, vers 1513, Piero di Lorenzo dit Piero
di Cosimo (Florence 1462 – 1521), (Florence, Offices).
Dans le milieu florentin, la conception particulière de
l’antique de Piero di Cosimo fut certainement un fait isolé,
le mythe classique se transforme dans sa peinture, en l’évocation
d’une humanité primitive et sauvage, décrite
avec une grande originalité du point de vue de la composition
et un goût fantaisiste de la couleur. Commandé par
Filippo Strozzi, faisait allusion au retour des Médicis
à Florence en 1512. Ce tableau fut exposé à
partir de 1589 dans la tribune du palais de la Seigneurie, et
il y demeura pendant deux siècles. La documentation insuffisante
et le manque d’œuvres datées et signées
ont rendu difficile la reconstitution du parcours de Piero di
Cosimo. C’est pourquoi le témoignage de Vasari semble
fondamental, même si ses préjugés académiques
le font s’écarter de la réalité ;
il définit le peintre comme un « esprit abstrait
et différent ».
Léon X, un Médicis sur le trône de saint-Pierre
Au cours des premières
années du XVIe siècle, le prestige international
de Florence diminue sensiblement. La France et l’Espagne
considèrent l’Italie comme un champ de bataille, où
s’affronter en vue de la suprématie. En tant qu’alliée
des Français, Florence devient l’ennemie du Saint-Siège.
Le cardinal Jean de Médicis est parvenu à entrer
dans les bonnes grâces de nouveau pape Jules II (Giuliano
della Rovere) et le convaincre de son intérêt à
favoriser le retour des Médicis à Florence. En 1512,
les troupes espagnoles de la Sainte Ligue, formée sur l’initiative
du souverain pontife, marchent sur Florence ; Jean est à
leurs côtés. Le gouvernement républicain de
la ville, préside par Pier Soderini, a décidé
de résister, en organisant sur le conseil de Machiavel,
une «milice citadine », mais faisant preuve d’une
férocité et d’une détermination épouvantables
les troupes espagnoles obligent les Florentins à abandonner
tout espoir. Le gonfalonier et d’autres républicains
irréductibles trouvent leur salut dans la fuite, et le
1er septembre 1512 les Médicis rentrent à Florence
après un exil qui a duré dix-huit longues années.
Cependant le cardinal Jean préfère retourner à
Rome en compagnie de son cousin Jules et remet la famille entre
les mains de son frère cadet, Julien. En février
1513, le pape s’éteint et cette fois c’est
précisément Jean de Médicis qui monte sur
le trône pontifical sous le nom de Léon X. No seulement
son élection donne aux Médicis un prestige dont
ils n’avaient jamais joui jusqu’alors, mais encore
la position de la famille à Florence se trouve profondément
changée. Julien est appelé tout de suite à
Rome où il est nommé gonfalonier de l’armée
du Saint-Siège, si bien que la fonction de chef de la maison
revient à Laurent, fils de Pierre et petit-fils du Magnifique.
Léon X,
1517-1519, Raffaello Sanzio, dit Raphaël (Urbino 1483 – Rome 1520), (Florence Offices). Si les travaux
des dernières années de la vie de Raphaël furent
souvent exécutés par des collaborateurs, on doit
encore à l’intervention directe du maître cet
exceptionnel portrait que fut peint à Rome entre 1517 et
1519. Assis entre Jules de Médicis, futur Clément
VII, et le cardinal Rossi, « Léon X »,
dans une attitude médiatrice, le visage alourdi, rappelle
la rondeur bonhomme de l’ancêtre Cosme, mais la lèvre
épaisse trahit un désir plus puissant. Dans sa pourpre,
le patricien florentin dit son espoir de régner par la
persuasion. Pour défendre la chrétienté il
faut d’abord libérer l’Italie des envahisseurs
français et allemands. Après avoir congédié
ses collaborateurs, de sa main aux doigts goutteux Léon
X feuillettera un code que lui a légué son père
le Magnifique. La présence d’un Médicis sur
le trône de Saint Pierre, favorise la réunion des
génies florentins et des artisans mineurs qui gravitent
autour d’eux.
Messe de Bolsena (détail des porteurs de la chaise du pape Jules II), 1511-1514,
Raffaello Sanzio, dit Raphaël (Urbino 1483
– Rome 1520), (Rome, palais Pontificale, Chambre d’Héliodore).
Cette fresque fait partie du programme pour la décoration
de deux chambres dans les appartements de Jules II dites « de
la Signature » et « d’Héliodore ».
Le pape a eu l'intention d'utiliser cette pièce comme une
salle d'audiences privée. En conséquence, les fresques
ont été censées illustrer la puissance de
l'église et de ses représentants. Le cycle de la
chambre dite « d’Héliodore »
a été peint entre septembre 1511 et juin 1514, et
à la mort de Jules II, son successeur Léon X (Giovanni
de Médicis, fils de Laurent de Médicis) a fait terminer
les dernières scènes. « La messe de Bolsena »,
d’une richesse et d’une sonorité inédites
dans la conception des coloris, Raphaël utilise un langage
figuratif d’une extrême énergie et d’une
grandiose dignité propre à son art.
Un
Laurent qui n’a rien de Magnifique
Du Magnifique, Laurent
n’a hérité que le nom : il possède
un caractère sombre e irascible, et à son besoin
effréné de puissance ne correspond aucune capacité
réelle d’homme politique. Mais Laurent n’est
certes pas le seul personnage ambitieux de la famille : le
pape nourrit le dessein d’agrandir le territoire des Médicis
en s’emparant du duché d’Urbino. Ainsi, le
30 mai 1516 les troupes pontificales entrent à Urbino,
chassant Francesco della Rovere et laissant le champ libre à
Laurent. Loin de renoncer à ses droits, le duc d’Urbino
lui impose une campagne militaire de plusieurs mois. Tous les
frais de la guerre pèsent sur les Florentins, et leur manque
de sympathie pour Laurent dégénère en haine.
Le pape ne cesse pour autant de pratiquer le népotisme
et décide, avec son cousin Jules qu’il a nommé
cardinal, de consolider la position du nouveau duc d’Urbino
par un mariage très prestigieux. Il fixe son choix sur
Madeleine de la Tour d’Auvergne, parente éloignée
du roi de France, François Ier. Le mariage célébré
au château d’Amboise est vraiment princier, et les
réjouissances durent trois jours. Laurent rentre à
Florence en compagnie de son épouse enceinte : ses
ambitions sont désormais réalisées. Cependant,
malgré son jeune âge, il souffre déjà
d’une grave forme de tuberculose, qui l’emporte le
4 mai 1519 ; Madeleine l’a précédé
de six jours dans la tombe, en donnant naissance à une
petite fille, Catherine, la future reine de France. Une fois encore la mort frappe en avance à
la porte des Médicis.
Laurent duc d’Urbino, détail,
Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (Caprese
1475 – Rome 1564), (Florence, Nouvelle Sacristie de San
Lorenzo). Entre 1519 et 1534 Michel-Ange exécute la commission
des deux tombeaux pour la Nouvelle sacristie de San Lorenzo :
de Laurent de Médicis duc d’Urbino et de Julien
duc de Nemours. Très complexes, les tombeaux ont été
conçus en tant que représentation de deux types
de personnalités : la de Laurent, contemplative
et introspective et la de Julien active et extrovertie. Il a
placé deux magnifiques personnifications de l’Aurore
et du Crépuscule sous Laurent, et du Jour et la Nuit
sous Julien. Ces images de la fuite éternelle du temps,
puissantes mais comme abandonnés dans une immobilité
angoissante, semblent peser sur les couvercles des sarcophages,
les brisants et libérant les âmes des « ducs »
vers une existence contemplative de l’« idée
de la vie ». Après le sac de Rome en 1527
et l’expulsion des Médicis de Florence, Michel-Ange
participa directement au gouvernement républicain. Il
fut nommé « gouverneur et procureur général
pour la construction et fortification des remparts »
et il collabora activement à la défense de la
ville assiégée par les troupes papales et impériales.
Léon X, un pape plein de contradictions
La mort de Laurent crée
plus d’un problème à Léon X. Il doit
d’une part réparer les dégâts causés
par son neveu pendant le court espace de temps où il s’est
trouvé à la tête de la famille, et de l’autre
s’occuper de sa succession. En ce moment la seule héritière
légitime est Catherine, fille nouveau-née de Laurent
et de Madeleine. Pour enrayer le déclin de la popularité
des Médicis à Florence, le pape envoie le cardinal
Jules, qui, en cinq mois parviendra à se concilier de nombreuses
sympathies parmi la population. Il diminue les impôts, remet
en ordre les finances, réforme l’administration de
justice, et surtout rend aux institutions électives les
droits que Laurent leur avait soustraits. En octobre de 1519,
le cardinal rentre à Rome et reprend son poste aux côtés
de son cousin. Le premier pape Médicis est un personnage
aux multiples facettes. Son amour immodéré pour
les plaisirs de la table est proverbial. Pour s’en rendre
compte, il suffit de voir le portrait de Raphaël, où
Jean apparaît décidément replet et rubicond.
Sur un autre plan il est indéniablement épris de
culture, d’où son mécénat dans le style
du Magnifique, qui transforme Rome en paradis des artistes et
des intellectuels.
Bibliothèque Laurentienne, vestibule
et salle, Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (Caprese
1475 – Rome 1564). En 1520 Michel-Ange a conçu
la bibliothèque Laurentienne et son élégant
vestibule d’entrée. Au lieu d’obéir
aux canons classiques de l’architecture romaine et grecque,
il a conçu des doubles colonnes encaissées encadrant
le pilier d’angle, véritable trouvaille révolutionnaire.
Cette conception architecturale est une des œuvres les
plus profondément novatrices de Michel-Ange architecte.
Les travaux de construction de la bibliothèque dessinée
par Michelozzo (Florence 1396-1472), furent
achevés au cours de la seconde moitié du XVIe
siècle par Bartolomeo Ammannati (Florence
1511-1592) et Giorgio Vasari (Arezzo 1511 -
Florence 1574). Après les avoirs rachetés, Léon
X emporta à Rome les livres appartenant à la famille.
La précieuse collection de manuscrits, commencée
par Cosme l’Ancie, est conservée aujourd’hui
à la bibliothèque Laurentienne. Parmi ses trésors,
on compte une copie du «Décaméron »
exécutée directement par Boccace, le manuscrit
autographe de la « Vie » de Benvenuto
Cellini, et plusieurs documents d’une valeur inestimable,
comme le « Laurentianus 32.9 » (Xe siècle),
le témoin le plus ancien des tragédies d’Eschyle
et de Sophocle, ou deux manuscrits de Tacite, qui constituent
les seules sources de ce qui nous est parvenu des « Annales »
et des « Histories ». En 1523, le pape
Clément VII rendit à la bibliothèque florentine
les volumes que Léon X avait emportés à
Rome pour les mettre à l’abri du pillage.
Scènes de la Passion
du Christ : « Résurrection du Christ »,
fresque, 1523-1525, Jacopo Carrucci, dit Pontormo (Pontorme, Empoli 1494 – Florence 1556), (Florence, Chartreuse
de Galluzzo). Pontormo se retira par peur de la peste à
la Chartreuse de Galluzo, près de Florence, entre 1523
et 1525 où il réalisa ces « Scènes
de la Passion ». Avec ce cycle de fresques, Pontormo
va vers un style plus intériorisé. On ressent l’imprégnation
spirituelle des gravures nordiques et surtout celles de Dürer.
En raison de leur exposition aux éléments, ils ont
survécu dans de faibles conditions et assez curieusement,
mettant en valeur leur appel mystérieux. Pontormo reste
la figure plus emblématique du maniérisme qui fut
si contesté, avec la déchirante tension critique,
stylistique et spirituelle que caractérise ses œuvres.
Entre 1525-1528 il réalise son chef d’œuvre
« La Déposition de Christ » dans
la décoration de la chapelle Capponi à Florence.
Protégé des Médicis, il peint des portraits
cryptés comme le fier « Hallebardier »
(Malibu, J.Paul Getty Museum) et des nobles florentins « Dame
au petit chien » (Francfort, Stäldelsches Kunstinstitut)
qui partage la préciosité aristocratique de Bronzino.
Vertumne et Pomone,
1521, fresque, détail, Jacopo Carrucci, dit Pontormo (Pontorme, Empoli 1494 – Florence 1556), (Florence villa
Médicis de Poggio a Caiano). Pontormo succéda à
son maître Andrea del Sarto dans la décoration du
salon de la villa de Poggio a Caiano au service de Léon
X et du cardinal Jules de Médicis. Cette villa, résidence
préférée de Laurent le Magnifique construite
aux pieds des douces collines de Montalbano, avait été
dessinée par Giuliano da Sangallo. Pontormo a représenté
dans une lunette le mythe classique de « Vertumne et
Pomone » cherchant à comprendre le sens de la
vie rustique et de l’humble grâce paysanne, l’enfermant
dans un formalisme profond et calculé mais de toute façon
très réussi. Les « Ignudi »
de Michel-Ange y sont réinterprétés avec
une saveur réaliste. La lunette qui a été
l’objet d’une restauration, porte la devise de Julien
duc de Nemours, « glovis ».
Clément
VII, le second pape Médicis – La nouvelle république florentine
Le trône pontifical
est de nouveau vacant. Le 19 novembre, après cinquante
jours de conclave, Jules, malgré sa condition d’enfant
naturel, devient pape sous le nom de Clément VII. Le premier
problème du nouveau souverain pontife est, encore une fois,
d’ordre familial. Dans le palais de la via Larga cohabitent
depuis quelques années deux cousins, tous deux illégitimes :
Hippolyte, le fils naturel de Julien duc de Nemours, et Alexandre,
que Clément VII fait passer pour un bâtard de Laurent
duc d’Urbino, mais qui est probablement son propre fils,
né d’une relation avec une paysanne romaine. Il se
consacre entièrement aux affaires du Saint-Siège,
qui doit manœuvrer entre les deux grands rivaux de l’époque,
François Ier et l’empereur Charles-Quint. En 1525,
lorsque Charles-Quint inflige la terrible défaite de Pavie
à François Ier, qu’il fait prisonnier, le
pape fait mine de se ranger du côté du vainqueur,
tout en concluant secrètement la ligue de Cognac avec la
France, l’Angleterre, Florence et Venise. Les troupes rassemblées
par le souverain pontife et par la Sérénissime marchent
en Lombardie contre l’armée impériale, mais
cette dernière, commandée par le Connétable
de Bourbon, parvient à s’emparer de Milan et à
repousser l’ennemi aux environs de Lodi. Un des plus valeureux
condottieri de l’époque, Jean des Bandes Noires,
de la branche cadette des Médicis, perd la vie au cours
de ces affrontements.
Charles-Quint décide
alors d’attaquer directement le pape et, en 1527, après
un siège dramatique, il laisse mettre à sac la Ville
éternelle. Clément VII se réfugie à
l’intérieur du château St Ange, défendu
entre autres par le grand sculpteur Benvenuto Cellini en qualité
de canonnier ; il trouve ensuite le moyen de s’échapper,
déguisé en marchand ambulant.Pendant ce temps, la
politique ondoyante du pape n’a pas convaincu les Florentins,
si bien qu’à la nouvelle du sac de Rome beaucoup
estiment que le moment est venu de bannir encore une fois les
Médicis. Hippolyte et Alexandre s’enfuient et Florence,
qui a reconquis sa liberté, nomme Niccolo Capponi gonfalonier.
Ce geste équivaut à déclarer la guerre au
pape, qui ne tardera pas à se venger. En effet, en décembre
de 1527 Clément VII parvient à provoquer un nouveau
conflit entre Charles-Quint et François Ier. Les alliés
de ce dernier sont l’Angleterre, Venise, Gênes, Ferrare
et Florence ; ainsi la république se trouve ouvertement
rangée parmi les adversaires de l’empereur ainsi
que du pape. En juin 1529 celui-ci rencontre Charles Quint à
Barcelone, où les deux hommes signent un accord secret :
le souverain pontife reconnaîtra la suprématie de
Charles en Italie en le couronnant empereur et, en retour, l’empereur
favorisera le rétablissement des Médicis à
Florence.
Clement VII, 1526,
Sebastiano Luciani, dit Sebastiano del Piombo (Venise
vers 1485 – Rome 1547) (Naples, Galleria Nazionale di Capodimonte).
Prototype de tous les portraits réalisés de Clement
VII, cet excellent tableau fait partie de l’importante production
de l’artiste. Sebastiano del Piombo fut concurrent
dans toutes les entreprises de Raphaël. Le souvenir de cette
lutte dura même au-delà de la tombe. Après la mort de Raphaël, le 12 avril 1520 Sebastiano
del Piombo écrit à son protecteur Michel-Ange pour
obtenir la succession des travaux qui eussent pu échoir
aux élèves du maître d’Urbino. Dans une autre lettre du 7
septembre 1520, Sebastiano dit à propos de la salle de
Constantin dont le défunt laissait les projets : «Il
devrait y avoir un autre demi-dieu que Raphaël ».
Déposition, 1523, Andrea d’Agnolo, dit Andrea del Sarto (Florence 1486 – 1530) (Florence, palais Pitti, galerie
Palatine.) Pendant l’épidémie de peste qu’avait
frappée Florence en 1523, Andrea del Sarto, qui s’était
réfugié dans le Mugello, peignit cette intense « Déposition »
pour l’église San Pietro a Luco. Cette peinture par
la luminosité de ses couleurs nous rappelle les maîtres
Vénitiens. Del Sarto connut à Florence la faveur
d’une clientèle étendue et son œuvre,
si sûre, si équilibrée, si irréprochable
– au point de lui valoir l’appellation de peintre
« sans fautes » (Vasari) – fut,
par son savant mélange de différents exemples, des
compositions rythmées de Raphaël au « sfumato »
de Léonard, un point de référence important
pour la génération plus jeune de Pontormo, de Rosso
Fiorentino et de Giorgio Vasari. Ces élèves allaient
faire ressortir des principes d’équilibre de la peinture
de leur maître, le fond de crise latente qui se fera manifeste
avec le maniérisme.
Moïse défendant
les filles de Jéthro, vers 1523, détail,
Giovanni Battista di Iacopo, dit Rosso Fiorentino (Florence 1495 – Fontainebleau 1540), (Florence, Offices).
Cette peinture fut commandée à l’artiste par
Giovanni Bandini. Cet ami de Filippo Strozzi fut accusé
de meurtre et du s’enfuir de Florence, où il rentra
aux côtés des Impériaux. Les Filles de Jéthro
terminent la période florentine de l’artiste; c’est
un chef-d’œuvre maniériste unique et d’une
exceptionnelle habilité, où les volumes dynamiques
michelangelesques construisent l’action sur un parfait croisement
de diagonales. Les couleurs extrêmement lumineuses augmentent
l’effet de sa force émotive. En 1530 Rosso devint
peintre officiel de François Ier et à Fontainebleau
il exécuta l’œuvre grandiose et complexe de
la galerie que bouleversa la tradition du décor.
La défense héroïque
(1529-1530) – La dictature d’Alexandre
Dès lors Florence
se retrouve seule en face des troupes que l’empereur a mises
à la disposition du pape. Le 14 octobre 1529, les Impériaux
arrivent à Florence sous la conduite du prince d’Orange.
Mais la population est prête à les recevoir :
en vue du siège et de la défense de la ville, elle
a pratiqué la tactique de la terre brûlée
à un mille à la ronde : villas, églises,
couvents, vignes, jardins, tout a disparu. Michel-Ange s’est
chargé des fortifications : il a réalisé
le plan des remparts qui entourent la colline de San Miniato.
La population combat sans relâche pendant les dix mois que
dure le siège. L’une après l’autre Volterra,
Pistoia, Prato, Lastra à Signa et San Miniato al Tedesco
tombent aux mains des ennemis. L’âme de la résistance
florentine est Francesco Ferrucci, qui parvient encore à
regagner du terrain et réussit même à libérer
– momentanément – Volterra et San Miniato.
Le prince d’Orange trouve la mort sur le champ de bataille,
mais la victoire des Espagnols est totale. Avant d’ouvrir
ses portes à l’ennemi, Florence parvient à
obtenir du pape la promesse de ne pas modifier la forme de son
gouvernement ; Clément VII s’engage en outre
à se montrer magnanime envers ceux qui ont pris les armes
pour défendre la cause de la république.
Ces engagements ne
seront pas respectés. De nombreux adversaires des Médicis
seront torturés et tués, d’autres exilés.
Dix mois plus tard Clément VII parvient à exécuter
son plan dans sa totalité : le 5 juillet 1531 son
fils Alexandre prend possession du palais de la via Larga. Il
convoque les membres de la seigneurie dans son palais, et leur
lit l’ordonnance de l’empereur qui abolit les institutions
républicaines et lui confère un pouvoir absolu.
Le dernier acte de la politique de bascule de Clément consiste
à se rapprocher de François Ier : le point
culminant de cette alliance sera le mariage de la jeune Catherine
avec le deuxième fils du roi de France, Henri. Clément
VII meurt le 25 septembre de l’année suivante, quelques
mois après que le schisme provoqué par Henri VIII
a soustrait l’Angleterre à l’autorité
de pontife romain. La tradition populaire décrit Alexandre
comme un être arrogant et vicieux, tandis que son cousin
Hippolyte aurait été un beau jeune home aux manières
agréables. L’aversion entre les deux cousins s’est
transformée en haine déclarée. Le pape tente
d’apaiser la rancœur d’Hippolyte en le nommant
cardinal. Bien que Clément VII l’ait envoyé
en Hongrie, Hippolyte ne veut pas renoncer à son rêve
de rentrer à Florence en qualité de maître
de la ville. Il regagne Rome pour assister le pape pendant sa
maladie et l'année suivante un groupe d’exilés
florentins décide d’envoyer un ambassadeur à
l’empereur pour protester contre les méfaits d’Alexandre :
il accepte volontiers de se charger de cette mission. Comme Charles-Quint
se trouve à Tunis, retenu par une campagne contre les turcs,
Hippolyte doit s’embarquer à Gaete ; mais il
meurt subitement. On ignore s’il a succombé à
un violent accès de malaria ou s’il n’a pas
plutôt été empoisonné par un sicaire
à la solde d’Alexandre. La mort prématurée
du cardinal se révèle providentielle pour son cousin,
à qui plus rien ne fait obstacle.
Siège de Florence,
fresque, 1558-1562, Giorgio Vasari (Arezzo 1511–Florence 1574) ; Giovanni Stradano (Bruges
1523 – Florence 1605), (Florence, Palazzo Vecchio). Sur la gauche,
le camp du prince d’Orange établi sur les collines
au sud-ouest de la ville. Le dernier moment de gloire de la république
florentine a été évoqué pendant le
Risorgimento dans un célèbre roman-fleuve du Livonien
Francesco Domenico Guerrazzi.
Alexandre
de Médicis, 1534, Giorgio Vasari (Arezzo 1511 – Florence 1574), (Florence Offices). Le duc
est entièrement revêtu de son armure ; il tient
sur ses genoux un bâton de commandement en forme de pièce
d’artillerie ; son heaume est posé par terre,
sur la gauche. La vue de Florence à l’arrière-plan
a une signification politique précise: pour la première
fois, un Médicis n’est plus officiellement un premier
citoyen, un « primus inter pares », mais
le chef absolu de l’Etat. Ce portrait est une œuvre
de jeunesse de Vasari. Bien que sa production artistique ait une
part non négligeable dans la culture artistique de l’époque
et présente même des aspects significatifs du développement
du maniérisme florentin, sa plus grande œuvre reste
toutefois ses «Vies des plus excellents peintres, sculpteurs
et architectes » (1550) ; qui, par l’ampleur
de sa vision historique, sa connaissance directe des œuvres,
la variété et la nouveauté de la terminologie,
l’abondance de la documentation, restent un point de référence
fondamentale dans l’historie de l’art.
Rondache, métal
repoussé, XVIe siècle, (Florence, musée du
Bargello). La « rondache » mot d’origine
italienne est le nom générique des boucliers circulaires
à partir de la fin de moyen age (vers le XIVe siècle),
celui-ci richement décorée du grand duc Alexandre
de Médicis, en métal repoussé.
Lorenzaccio le « Brutus
Médicis » - L’avènement de Cosme
Parmi tous les personnages
douteux qui entourent le duc de Florence, on trouve un Médicis
prénommé encore une fois Laurent, descendant de
la branche cadette de la famille, et par conséquent cousin
éloigné d’Alexandre. Né en 1514, Lorenzino,
comme tout le monde l’appelle à cause de sa petite
taille, ou Lorenzaccio (le « mauvais Laurent »),
comme il sera éloquemment rebaptisé par la suite,
est un garçon ambigu et bizarre. Dissimulant ses véritables
sentiments, il feint d’éprouver de la sympathie pour
Alexandre, dont il devient l’espion et l’homme de
confiance ; en réalité il nourrit le dessein
de parvenir à la gloire d’un nouveau Brutus en se
faisant le justicier de toute la population. Pour réaliser
son projet, Lorenzino décide d’exploiter le penchant
notoire d’Alexandre pour les femmes. Parmi toutes celles
qui attirent son attention, certaines font partie de la famille :
peut-être la tante de Lorenzino, Caterina Ginori, ou sa
jolie sœur Laudomia, jeune veuve d’Alemanno Salviati.
Le futur assassin occupe une maison contiguë au palais Médicis :
c’est là que le rendez-vous d’amour est fixé
pour la nuit de l’Epiphanie de 1537. Lorenzino, en compagnie
d’un tueur surnommé Scoronconcolo, attendent Alexandre.
Le duc, frappé d’abord par le poignard de son cousin,
est achevé par Scoronconcolo d’un coup mortel à
la gorge. Le cadavre n’est découvert que le lendemain,
lorsque Lorenzino est déjà à Bologne, qu’il
quitte à destination de Venise.
Ce geste n’aura
aucun effet du point de vue politique car, dans les moments dramatiques
qui suivent la mort du tyran, les adversaires des Médicis
se montrent incertains et divisés. La faction opposée
– les « palleschi » (du mot « palle »,
les boules des armoiries des Médicis) – en profite
pour élire le fils de Jean des Bandes Noires, Cosimo, successeur
d’Alexandre. La première action du nouveau duc est
de condamner à mort Lorenzino, qui s’est réfugié
à Venise. La sentence sera exécutée onze
ans plus tard, dans des formes qui ne sont guère régulières :
découvert par les sicaires de Cosme, le « nouveau
Brutus » sera à son tour tué d’un
coup de poignard. À Florence, sa mort ne suscite aucun
regret, ce qui prouve indirectement le caractère strictement
personnel de son initiative d’assassiner Alexandre. L’avènement
de Cosme marque une étape fondamentale dans l’histoire
des Médicis, et de Florence. Avec lui, les institutions
républicaines disparaissent définitivement, le pouvoir
de la dynastie est institutionnalisé et devient héréditaire.
Il s’agit en somme d’une monarchie.
Brutus, 1540,
Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (Caprese
1475 – Rome 1564), (Florence, musée national du Bargello).
Ce buste de Brutus que le cardinal Ridolfi commanda à Michel-Ange
par l’intermédiaire de Donato Giannotti, est une
œuvre pleine de noblesse et de détermination virile.
Comme ces deux personnages soutenaient le parti antimédicéen,
l’œuvre fut considérée comme une apologie
du meurtre d’Alexandre, sous-entendue dans l’allusion
classique. Le « Brutus » de Michel-Ange
est habituellement considéré la source et le catalyseur
de la diffusion ultérieure du buste classique en Italie.
L’adoration des
Mages, 1496, détail, Filippino Lippi (Prato 1457 – Florence 1504), (Florence, Offices). L’ « adoration
des Mages » fait partie de la seconde phase de production
de l’artiste qui commença en 1484, avec l’ «Annonciation »
du musée de San Gimignano ; elle se caractérise
par une veine sentimentale plus chaleureuse, unie à un
style descriptif alerte, tandis que les couleurs deviennent chaudes
et profondes sur l’influence flamande. Dans l’ «Adoration
des Mages » ainsi que dans la « Madone et
Saints » (Florence, Offices), Filippino Lippi expérimenta
le rapport entre l’espace et les personnages sans intervention
des cadres architecturaux, qui rappelle le modèle de Léonard.
On reconnaît les membres de la branche cadette de la famille
Médicis : en bas à gauche, agenouillé,
Pier Francesco ; derrière lui, ses fils Lorenzo et
Giovanni, père de Jean des Bandes Noires et aïeul
de Cosme Ier.