FLORENCE ET LA DYNASTIE DES MEDICIS

 

COSME L'ANCIEN:

D’où vient leur nom ? - Giovanni di Bicci

Le mariage de Cosme l’Ancien – La naissance du palais de la via Larga

L’exil – Le retour triomphal à Florence

Cosme l’Ancien et la culture

Politique domestique et mort de Cosme

Pierre le Goutteux - Le prestige croissant de Florence

 

D’où vient leur nom ? - Giovanni di Bicci

Certains ont pensé qu’ils s’appelaient ainsi parce qu’un de leurs ancêtres avait été médecin (en italien « medico », au pluriel « medici ») : les six boules rouges en champ d’or qui figurent sur le blason de la famille seraient donc des pilules ; on sait maintenant que cette supposition n’est qu’une légende car il n’existe aucune preuve de la présence d’un ou de plusieurs médecins dans l’histoire des Médicis. Pour d’autres, les cercles du blason représentent des « besants ». Le besant était un poids d’origine byzantine – d’où son nom – que les marchands et les banquiers de Moyen Âge utilisaient pour contrôler les monnaies.

Le premier des Médicis qui accumule une véritable fortune financière est Giovanni, fils d’Averardo dit Bicci, et descendant d’un autre Averardo, ganfolanier au XIVe siècle. Des deux fils de Giovanni descendent les deux branches historiques de la famille : la branche aînée, celle de Cosme l’Ancien, grand-père de Laurent le Magnifique, qui s’éteindra à la fin de XVIe, et la branche cadette, celle de Laurent l’Ancien, qui survivra jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Giovanni est surtout un homme d’affaires, un banquier qui possède des succursales en Italie et partout en Europe; son influence sur la vie publique florentine est surtout indirecte. Mécène et ami des puissants, il accueille à Florence l’anti-pape Jean XXIII tombé en disgrâce, et, à sa mort, commande à Donatello et Michelozzo un monument funéraire à l’intérieur du baptistère, non loin de sa maison de la via Larga. Les quarante premières années de sa vie sont consacrées à la gestion de ses affaires ; ce n’est qu’à partir du début du XVe siècle qu’il commence à s’intéresser a la politique. En 1402 il est élu prieur de « l’Arte del Cambio » (Banquiers), puis réélu en 1408 et en 1411. En 1417, lorsqu’une terrible épidémie de peste s’abat sur Florence, il se distingue par sa générosité dans les secours à la population. Malgré cette catastrophe, Florence est une ville en pleine expansion, qui traverse une période d’effervescence dans le domaine des arts. Giovanni offrira une importante contribution aux initiatives qui fleurissent un peu partout : en 1419 il finance l’œuvre de charité de l’Hôpital des Innocents (Brunelleschi consacrera sept ans à cet édifice) et choisit Brunelleschi pour reconstruire l’ancienne basilique San Lorenzo en train de tomber en ruine. Giovanni meurt en 1428 à l’âge de soixante-huit ans, et le crédit qu’il a su acquérir en tant qu’homme généreux et éclairé, représente une base solide sur laquelle reposera la fortune à venir de la dynastie.

 

Giovanni de’ Medici (fils d'Averardo dit Bicci) , (Florence, Offices). Ce portrait, exécuté au XVIe siècle dans l’atelier de Bronzino, fait partie d’une série de peintures qui représentent les principaux membres de la famille. Giovanni de’Medici, fils d’Averardo di Bicci et de Giacoma degli Spini, épousa Piccarda Bueri, ditte Naninna, qui lui donna deux fils : Cosimo et Lorenzo.

 

Basilique San Lorenzo, 1420 environ, Filippo Brunelleschi (Florence 1377 – 1446). Consacrée en 393 par Saint Ambroise, évêque de Milan, cette église a servi de cathédrale jusqu’au VIIIe siècle. Remaniée dans le style roman et consacrée à nouveau en 1059, elle fut entièrement rebâtie au cours de la première moitié du XVe siècle, à la demande de Giovanni di Bicci. Brunelleschi qui dirigeait alors la construction de la coupole de la cathédrale entreprend la reconstruction de San Lorenzo en 1420, où il adopte un plan basilical à trois nefs. Les structures sont mises en valeur avec la typhique décoration de « pietra serena », une roche gris foncé dont la dureté permet la réalisation de colonnes monolithiques qui se détachent avec arcs et architraves sur l’enduit blanc du mur, procédé que Brunelleschi réemploiera à plusieurs reprises. Au pied des marches de l’autel majeur, trois grilles en bronze marquent l’endroit de la sépulture de Cosme l’Ancien. Depuis l’angle gauche du transept, on accède à la Vieille Sacristie. Tout l’ensemble est d’une sérénité et d’une harmonie impeccables. En trouvant une réponse à la question de la coupole de Santa Maria del Fiore, Brunelleschi posa en même temps les bases de toute l’architecture de la Renaissance : il fut l’initiateur d’une nouvelle technique, apprise à partir des monuments antiques, qui lui permit d’élever cette grande coupole sans avoir besoin d’armatures, mais il créa surtout une nouvelle idéologie ; avec lui, en effet, l’architecte n’est plus le maître d’œuvre du Moyen Age.

 

         

L’hôpital des Innocents, 1419 – 1425, façade et loggia, Filippo Brunelleschi (Florence 1377 – 1446). Personnalité fondamentale du passage historique qui conduit l’art florentin à la première véritable expression des idéaux de la Renaissance. En 1419 Brunelleschi s’est vu confier par l’Arte della Seta les travaux de l’hôpital des Innocents (financé en grand partie par Giovanni de Médicis), un refuge pour enfants abandonnés, qui sera inauguré en 1445. S’inspirant des loges florentines, l’architecte réalise sur le long côté d’une place un portique - dans lequel il introduit l’ordre corinthien - qui donne accès à un ensemble comprenant un cloître, une église et un dortoir. Les structures portantes sont mises en valeur par l’utilisation de la « pietra serena ». En construisant ce portique, l’architecte pense également la place sur laquelle il ouvre le bâtiment : celle-ci sera bordée par le portique de la maison des Servites de Marie, d’Antonio da Sangallo et Baccio d’Agnolo, tandis que son troisième côté sera marqué par les arcades de l’église Santa Annunziata, construite par Michelozzo. Pour la construction de l’Hôpital des Innocents, Brunelleschi s’inspire du modèle austère et géométrique de la Rome antique, complètement différent du modèle gothique, émotif et raffiné. Brunelleschi trouva un moyen de mesurer rationnellement l’espace, créant une architecture à dimension humaine, dans laquelle chaque partie est harmonieusement coordonnée et proportionnée à tout le reste de l’édifice. C’est sur ce caractère rationnel que se fonde la pureté inimitable du langage de Brunelleschi. Andrea della Robbia a réalisé les bas-reliefs sur la façade de l’édifice, représentant de petits-enfants emmaillotés.

 

La guérison de l’infirme et la Résurrection de Tabita, 1426 – 1427, détails, Tommaso di Cristoforo Fini, dit Masolino da Panicale (Panicale in Valdarno 1383 – 1440 environ), (Florence, basilique de Santa Maria del Carmine, chapelle Brancacci). La peinture de Masolino n’est pas révolutionnaire mais plutôt une vive modernisation du gotique, est encore basée sur la ligne mais il ne néglige pas des effets de naturalisme et de douceur. Ses architectures suivent rigoureusement les nouvelles règles sur la perspective, mais elles restent de toute façon un cadre décoratif dans lequel raconter des fables médiévales avec des charmants personnages. La « Résurrection de Tabita » introduit le spectateur sur une place de Florence devant ces maisons du XIVe siècle aux façades bien distribuées. Les passants, vaquant à leurs affaires, ne prennent pas garde au prodige accompli sous leurs yeux. Les contrastes du rêve et de la réalité marquent toute l’histoire de la fresque. Les fresques de la chapelle Brancacci furent terminées par le grand Masaccio, peintre au talent révolutionnaire, de vingt ans cadet de Masolino et qui participa avec lui dans quelques entreprises picturales importantes.

 

Le mariage de Cosme l’Ancien – La naissance du palais de la via Larga

Né en 1389, Cosme passe les quarante premières années de sa vie à l’ombre de son père Giovanni, sous la dictature des Albizzi, par lesquels il sera exilé. À l’âge de vingt-cinq ans il a épousé une jeune fille de bonne famille, Contessina de’ Bardi. Naguère encore, les Bardi étaient la famille la plus riche de Florence, les plus grands banquiers de toute l’Europe ; puis la fortune de ces véritables princes de la finance a fondu comme neige au soleil. Les choses se sont passé ainsi : pour soutenir une guerre interminable contre la France, qui épuisait depuis longtemps les ressources de l’Angleterre, le roi Edouard III demande aux Bardi un prêt d’une telle importance qu’« il valait un royaume », comme l’écrit un chroniqueur de l’époque, Giovanni Vallini. Les Bardi font confiance au roi d’Angleterre : qui peut offrir de meilleures garanties qu’un roi très chrétien ? Cependant Edouard III, exaspéré par la conclusion peu brillante du conflit, finit par nier sa dette. Le mariage de Cosme avec Contessina n’est donc pas un mariage d’intérêt, puisque la jeune fille n’apporte guère d’autre dot que la dignité et la splendeur de son nom. En revanche Cosme ne manque pas de ressources : les Médicis achètent le palais Bardi, où Cosme et Contessina vivront jusqu’à la mort de Giovanni ; c’est là que Piero (surnommé plus tard « Pierre le Goutteux »), le premier-né du couple, voit le jour en 1416.

Cosme voudrait cependant vivre dans un palais qui ne soit qu’à lui, conforme au prestige dont il jouit. Pour concrétiser son désir, il s’adresse d’abord a Brunelleschi, qui, bien qu’il soit occupé par plusieurs chantiers (entre autres celui de la basilique San Lorenzo) trouve le temps d’élaborer un projet. Cosme prend peur lorsqu’il le voit : l’idée est tellement grandiose que, si elle est exécutée, la noblesse florentine risque de la prendre comme un signe d’arrogance intolérable, et le peuple comme une insulte à sa misère. C’en est trop même pour l’ambition de Cosme, qui renonce à réaliser cette construction colossale. Un projet beaucoup plus modeste, mais non moins innovateur, est présenté par la jeune Michelozzo Michelozzi, qui entreprend les travaux avec ardeur. Mais ce palais semble aussi excessif aux familles nobles qui soutiennent la dictature de Rinaldo degli Albizzi. On cherche alors un prétexte pour éloigner les Médicis de Florence, surtout à cause de leur prestige croissant et du profond ascendant qu’ils exercent sur le peuple.

 

Retable de Bosco ai Frati, 1450, Guido di Pietro dit Fra Angelico (Viccio, Florence vers 1395 – Rome 1455), (Florence, musée de San Marco). Ce magnifique retable fut commandé à l’artiste par Cosme l’Ancien vers 1450, à l’époque où celui-ci finançait la reconstruction du couvent de San Bonaventura di Bosco ai Frati, dans le Mugello. On reconnaît Cosme et Damien, les saints protecteurs des Médicis. Fra Angelico avait conscience d’essayer de jeter les bases d’une forme moderne d’art sacré, suivant les schémas de la Renaissance mais sur un ton authentiquement religieux. On remarque une simplification croissante des formes qui, en parfait accord avec l’architecture épurée de Michelozzo, offre des solutions d’une sereine austérité monastique. Fra Angelico met en relief la beauté idéale des hommes et des choses, non entachées de mal, plongée dans une lumière diaphane qui prend un caractère transcendantal. Ses couleurs lumineuses, le ton contemplatif des scènes, l’analyse minutieuse de chaque aspect de la création ne sont donc pas des restes de la tradition gothique, mais le fruit de l’interprétation mystique d’une culture très à jour. La qualité spirituelle de son œuvre picturale et sa réputation de sainteté lui vaudront le surnom d’Angelico.

 

 

Autoportrait ; Histoire d’Abraham et d'Isaac, détail, 1425 – 1452, Porte du Paradis, Lorenzo Ghiberti, (Florence 1380 – 1455), (Florence, Baptistère). En 1425 fut commandée à Ghiberti la troisième porte du baptistère, celle que Michel-Ange appela « Porte du Paradis », terminée en 1452, avec des « Histoires bibliques » réparties dans dix panneaux, suivant un choix suggéré par l’humaniste Leonardo Bruni. Tout lien avec l’art médiéval ayant été abandonné, les solutions choisies à niveau de la composition de la troisième porte révèlent la mise à jour de Ghiberti, par rapport aux orientations de la culture humaniste et aux principes de la représentation de la perspective. Les «Episodes de la vie de Joseph » contiennent une allusion voilée au rôle de Cosme dans l’économie florentine et à son œuvre de conciliation entre les Eglises grecque et romaine. Comme la plupart des maîtres florentins, Lorenzo Ghiberti fera son apprentissage dans les ateliers des orfèvres. Il sera l’élève de Bartolo di Michelo. Il comptera parmi les premiers sculpteurs-orfèvres du Quattrocento qui associeront étroitement la sculpture et la peinture. Ghiberti, pourtant inconnu, remportera en 1401 le concours de la seconde porte en bronze du Baptistère de Florence – aux dépens de Brunelleschi et Jacopo Della Quercia. Ce concours sera considéré comme l’acte fondateur de la Renaissance artistique. Après son voyage à Rome en 1416, Ghiberti s’était montré plus réceptif à l’art antique. Les modèles ne sont jamais copiés, mais sont plutôt exploités comme source inépuisable d’inspiration, et transformés en une lecture plus moderne et dynamique.

 

Palais Medici-Riccardi, 1444 –1459, Michelozzo Michelozzi (Florence 1396 – 1472). Construit sur commande de Cosme l’Ancien, modulé à l’extérieur par le changement du revêtement, de bossage rustique à bossage arrondi et enfin à la maçonnerie lisse du dernier étage, est allégé à l’intérieur par l’élégante cour à arcades. Avec cet édifice à échelle humaine Michelozzo formula la typologie du palais florentin à laquelle les architectes allaient faire référence tout au long du siècle. Les villas médicéennes de Trebbio, de Cafaggiolo et de Careggi sont une interprétation Renaissance du château médiéval. Michelozzi avait commencé son activité, comme collaborateur de Donatello. Toutefois, ses véritables capacités se révélèrent pleinement lorsque Cosme l’Ancien le chargea de la réfection de l’Eglise et du Couvent de San Marco (1436-1443), passés depuis peu aux Dominicains; il réalisa là, sous l’influence de Brunelleschi la sacristie, et trouve de nouvelles solutions formelles pour le Couvent (le couloir des cellules) et pour la bibliothèque, une des pièces les plus caractéristiques de l’architecture de la Renaissance.

 

L’exil – Le retour triomphal à Florence

Niccolo da Uzzano, le chef le plus écouté des oligarques, se déclare contre l’exil des Médicis. À sa mort (1432), les partisans les plus extrémistes des Albizzi ont le champ libre et redoublent leurs attaques contre les Médicis, accusés de vouloir supplanter leurs concitoyens. Peu après Cosme est incarcéré, comme il craint sérieusement pour sa vie, il refuse la nourriture des détenus pendant toute la durée de son séjour en prison ; à cette époque un peu de poison est vite administré. Il demande alors – et obtient – de recevoir ses repas de chez lui. Officiellement on devrai l’empêcher de communiquer avec l’extérieur, mais son geôlier, Federico Malavolti, montre envers les exigences du prisonnier une tolérance à laquelle l’intérêt n’est sans doute pas étranger. L’argent est peut-être également le moteur d’un soulèvement populaire en faveur des Médicis, qui pousse le gouvernement à commuer l’emprisonnement en exil. La famille doit quitter le palais de la discorde. Cosme s’établit d’abord à Padoue, puis à Venise (1433), où s’est déjà réfugié son frère Lorenzo.

Désormais, à Florence, les temps sont mûrs pour un retournement de la situation politique. En l’espace d’une année la dictature du parti des Albizzi entre en crise et les autorités rappellent Cosme à Florence. La ville, comme le souligne Machiavel, le reçoit avec tous les honneurs : « Il n’est pas arrivé souvent qu’un citoyen, revenant triomphant d’une victoire, soit accueilli dans sa patrie par une telle foule et par de telles manifestations de sympathie ». Confirmant sa réputation d’homme prudent et équilibré, Cosme n’abuse pas du grand pouvoir dont il dispose. Pas même le décret qui bannit les Albizzi et leurs partisans les plus proches de Florence n’est directement son œuvre. À partir de ce moment, Cosme jouera le rôle d’arbitre de la politique florentine et, opérant dans les coulisses avec la plus grande discrétion, parvient à conquérir tant la faveur des classes populaires que celle de la haute bourgeoisie. Cosme obtient prestige et succès également sur le plan international : il réussit à faire en sorte que le concile convoqué par le pape Eugène IV afin de réunir les catholiques d’Occident et les orthodoxes d’Orient soit déplacé de Ferrare à Florence. Un accueil magnifique est réservé au patriarche de Constantinople, et toute la durée du concile est égayée par des fêtes, des bals et des spectacles d’une splendeur inouïe.

 

Giovani Acuto, détail, fresque, 1436, Paolo di Dono, dit Uccello (Casentino 1397 - Florence 1475), (Florence, cathédrale). Après avoir participé à la guerre de Cent Ans à la solde d'Edouard III, le condottiere John Hawkwood (Giovanni Acuto) passa au service de la Seigneurie de Florence jusqu'à sa mort en 1394. Premier grand chef-d'oeuvre de Paolo Uccello, il témoigne d'une maitrise rigoureuse de la perspective, tandis que la figure du condottiere à cheval est définie avec une précisition géometrique et synthétique. En 1456 Uccello peint la "Bataille de San Romano". Les trois grands panneaux se trouvaient dans une des principales pièces du palais Médicis appelée « Camera Grande Terrena » dite « salle de Laurent », cités en 1492 à la mort du Magnifique dans son inventaire posthume. Cette œuvre est le témoignage le plus éloquent de la peinture de Paolo Uccello qui y invente des images paradoxales, presque futuristes, qui auront des suites jusque chez les peintres cubistes ou les surréalistes. Les Florentins donneront au peintre le nom d’Uccello (Paul les Oiseaux) à cause du grand nombre d’oiseaux et de bêtes peints qui remplissaient sa maison. Il était trop pauvre pour nourrir des animaux ou pour se procurer ceux qu’il ne connaissait pas. Vasari, son seul biographe, signalera des bizarreries, des négligences, des obsessions dans l’œuvre du peintre. Il estimera, cependant, qu’il méritait de figurer parmi les « eccellentissimi » créateurs de son temps.

 

Niccolo da Uzzano, 1430, terre cuite polychrome, Donato di Niccolo di Bardi, dit Donatello (Florence 1386 – 1466), (Florence, musée national du Bargello). Le défenseur de Cosme, apparaît vêtu en orateur romain ; sur son visage, extraordinairement vivant, la fierté se mêle à une ironie subtile, supérieure. Cette effigie de Niccolo da Uzzano a été réalisée par Donatello en 1430 et probablement à partir d'un moulage. La singularité de ce portrait est si captivante, qu'elle permet de considérer le visage comme un contenu à part entière. Donatello fut le créateur et le plus grand représentant de l’humanisme classique florentin, dont il sut dépasser, en même temps, les limites stylistiques et culturelles : il interprète toujours l’inspiration classique avec une extraordinaire liberté et sans aucun préjugé, en un rapport dialectique et profond avec la réalité humaine et politique de Florence et de son peuple. Profondément touché par les événements historiques, Donatello sut saisir, dans les œuvres de la maturité et celles plus tardives, les symptômes de la crise des idéaux de l’humanisme, laissant à sa mort des problèmes nouveaux qu’affronteront d’une manière différente Léonard et Michel-Ange. Donatello exécuta le "David" (Florence, musée national du Bargello) pour Cosme l’Ancien en 1430, peu avant que ce dernier ne soit condamné à l’éxil.

 

L'Adoration des Mages, vers 1438, Fra Angelico et Benozzo Gozzoli, (Florence, couvent de San Marco). Cette fresque se trouve dans une des pieces réservées à Cosme de Médicis dans le couvent de San Marco (cellule 39). Pour son jeune collaborateur, Fra Angelico représenta le trait d'union avec la génération artistique qui dans les premières décennies du XVe siècle avait apporté dans les différents domaines de l'architecture, de la sculpture et de la peinture cette vague de nouveautés d'une qualité élevée grâce auxquelles, le début du XVe siècle à Florence marque le commencement d'une ère nouvelle et splendide de la culture artistique, la Renaissance.

 

Cosme l’Ancien et la culture

Avec Cosme Florence traverse une saison unique : un chantier n’est pas achevé que déjà il s’en ouvre un autre. Tous les grands peintres et architectes de l’époque sont surchargés de travail. Michelozzo doit en même temps terminer le palais de la via Larga et redessiner le petit couvent de St-Marc, dans lequel Cosme s’est réservé deux cellules pour y méditer dans les moments de forte tension politique. Luca della Robbia, Fra Angelico, Andrea del Castagno, Paolo Uccello et Domenico Veneziano sont à son service. L’intérêt profond qu’il éprouve pour le développement culturel et artistique de la ville l’amène à fonder en 1444 la première bibliothèque publique d’Europe, avec environ trente ans d’avance sur la bibliothèque Vaticane. La bibliothèque médicéenne est entreposée d’abord dans le palais de la via Larga, avant d’être installée dans un local dessiné et réalisé exprès pour elle par Michelozzo, à côté de la basilique San Lorenzo. Le fonds, très riche dès le départ, comprend encore aujourd’hui la copie originale des « Pandectes » de Justinien, ainsi que des manuscrits de Cicéron, Tacite, Virgile, Pline l’Ancien, Dante, Pétrarque et tous les auteurs florentins des XIIIe et XIVe siècles. Pour la première fois à Florence, Cosme crée une sorte de cour dont les protagonistes sont avant tout des érudits et des artistes: Donatello, Brunelleschi, Politien, Vespasiano da Bisticci, Pic de la Mirandole et bien d’autres encore.

 

Tribune des chantres (Cantoria), détail, 1431 – 1438, Luca della Robbia (Florence vers 1400 – 1482), (Florence, musée de l’œuvre de la Cathédrale). Après une crise politique dans laquelle eut une interdiction des dépenses de 1428 à 1431, la construction de la cathédrale de Florence a repris. Les autorités ont commandé une galerie de chant appelé « cantoria », d’un sculpteur relativement inconnu, Luca della Robbia, probablement parce que Donatello et Michelozzo étaient à Rome. La configuration architecturale avait peut-être été conçue sur le conseil de Brunelleschi. Les dix reliefs représentent de concerts d’enfants et d’adolescents jouant divers instruments, chantant et/ou dansant, illustrant le psaume 150. Hédonisme serein et profonde humanité sont exprimés avec bonheur dans ces reliefs, articulés sur de délicats passages de clair-obscur et agencés selon de subtiles correspondances rythmiques entre les divers éléments. L’idéal humaniste d’un purisme classique est constamment présent dans la très vaste production de Luca della Robbia. Il est la figure la plus importante de la famille de sculpteurs et de céramistes Della Robbia travaillant aux XVe et XVIe siècles, connu surtout comme initiateur de la célèbre production de terres cuites émaillées et considéré comme ayant un rôle de premier ordre dans la sculpture florentine du XVe siècle.

 

Vierge à l'Enfant avec les saints Lucie, François, Jean-Baptiste et Zénobe, 1445-48, Domenico di Bartolomeo, dit Domenico Veneziano (Venise, début du XVe s. - Florence 1461), (Florence, Offices). Ce retable au calme solennel est ouvert sous un portique du style de la Renaissance dont la perspective atteint presque la perfection. La lumière diffuse qui s'étend sur toute la peinture et que prend sa source en haut à droite, ainsi que ses couleurs claires et tendres et le non emploi de l'or dans ce type de peinture religieuse, fait de ce retable un des premiers chefs-d'oeuvre du nouvel art de la Renaissance. Cette oeuvre fut commandée à Veneziano pour l'église Santa Lucia de'Magnoli. On ne sait rien sur sa formation ni des activités initiales de l'artiste, si c'est n'est qu'une lettre du mois d'avril 1438, quand Veneziano alors à Pérouse, était en train de peindre les fresques de la Casa Baglioni. Il envoya une lettre à Pierre de Médicis lui sollicitant la commande d'un retable montrant qu'il était au courant des événements artistiques de Florence. Il y aurait séjourné probablement, en entrant en contact avec le nouvel art toscan, en particulier avec les oeuvres de Fra Angelico.

 

Politique domestique et mort de Cosme

Tout en s’occupant de la vie politique de la ville et de ses propres affaires, Cosme de Médicis se montre avisé et fortuné également dans sa vie privée. Contessina de’ Bardi est une excellente épouse, qui se consacre entièrement aux soins domestiques et à l’éducation des enfants : Piero (né en 1416) et Giovanni (né en 1421). Pour leur permettre de lui succéder avec bonheur tant dans le domaine public que dan celui de la finance, Cosme tente de leur donner la meilleure instruction possible pour l’époque. Au début les résultats ne semblent pas correspondre à son attente : ses deux fils ne se révèlent guère brillants. Pierre a une santé délicate, minée dès l’enfance par des fièvres rhumatismales ; Giovanni, indolent et « épicurien », semble préférer une existence faite de plaisirs culturels et mondains. Cette manière de vivre fait le désespoir de son père, que Giovanni précède d’ailleurs d’une année dans la tombe (1463). En dépit des chagrins que ce fils lui a causés, la douleur ressentie à sa mort est immense. Cosme passe sa dernière année dans la triste attente d’une fin annoncée et peut-être désirée, malgré le réconfort que lui apporte la présence pleine de vie, attentive et affectueuse, du jeune Laurent, fils de Pierre et de Lucrezia Tornabuoni, qui tient de son grand-père son talent pour gouverner et son art de vivre. Le premier août 1464 le « père de la patrie » florentine s’éteint dans sa villa tant aimée de Careggi. Ses dispositions testamentaires, interdissent des funérailles d’Etat. Ses obsèques se limitent donc à une longue procession, de Careggi à la basilique San Lorenzo. Dans cette église, l’homme qu’on peut considérer à juste titre comme le premier seigneur de Florence est enterré avec les plus grands honneurs. Sur sa pierre tombale est gravée une inscription qui témoigne de l’amour et de l’estime que les Florentins éprouvaient à l’égard du défunt : « Cosmus Medices hic situs est decreto publico pater patriae » (« Ci-gît Cosme de Médicis, surnommé par décret public père de la patrie »).

 

Naissance de saint Jean-Baptiste, fresque, Domenico Bigordi, dit Ghirlandaio (Florence 1449 – Florence 1494, (Florence, Santa Maria Novella, chapelle Tornabuoni). En 1486 Giovanni Tornabuoni, un homme dont la richesse, la puissance et sa descendance noble, assure une position aux cotées des Médicis (la mère de Laurent est une Tornabuoni) commande à Ghirlandaio la décoration de la grande chapelle de sa famille à Santa Maria Novella, selon les thèmes imaginés par les Dominicains qui ont construit l’église : une série de peintures illustrant les vies de la Vierge Marie et de saint Jean-Baptiste. Ghirlandaio et son atelier auraient terminé les travaux en 1490. En utilisant les pilastres et les entablures classiques, l’artiste a divisé les deux énormes murs en six zones rectangulaires. Du côté gauche a représenté la vie de la Vierge et du côté droite la vie de saint Jean-Baptiste. Les images magnifiques et les espaces atmosphériques bien équilibrés dans les parties inférieures, suggèrent que Ghirlandaio lui-même les ait peints. Les images supérieures d’une moindre qualité ont été peintes probablement par ses frères où plusieurs étudiants, (on pense au jeune Michel-Ange, bien que ceci ne puisse pas être prouvé) car un travail si étendu ne se réalisait pas en quatre ans pour une seule personne. Cette œuvre magnifique est un exemple important de décoration de chapelle à la fin du Quattrocento, et la plus célèbre et la plus célébrée de l’artiste, sa réputation étant basée principalement sur elle. Les fresques ont été restaurées en 1996. On reconnaît dans la « Naissance de Saint Jean-Baptiste » Lucrezia, mère de Laurent (la première en détail à droite), qui était déjà morte depuis quelques années au moment où la fresque fut exécutée. Sa réserve force le respect.

 

Portrait d’un inconnu, 1474-1475, Alessandro di Mariano dei Felipepi, dit Sandro Botticelli (Florence 1445 – 1510), (Florence, galerie des Offices). Dans cette très belle peinture, le jeune homme tient une médaille portant le profil de Cosme l’Ancien et la légende « Cosmus Pater Patriae ». La médaille c’est un moule de plâtre collé sur bois, et dérive d’une autre médaille en or frappée entre 1456 et 1469 en l’honneur de Cosme de Médicis. La dénomination de "père de la patrie" fut attribuée à Cosme après sa mort, par décret de la république florentine.

 

Pierre le Goutteux - Le prestige croissant de Florence

À la mort de Cosme, Pierre il a quarante-huit ans et comme son père, souffre de la goutte mais sous une forme beaucoup plus douloureuse et plus violente, à tel point qu’il passera à la postérité sous le nom de « Pierre le Goutteux ». Et tout comme son père, il a eu de la chance dans le choix de son épouse, Lucrezia Tornabuoni. Fille d’une famille de l’aristocratie florentine alliée des Médicis depuis toujours. Lucrezia est une compagne sage et fidèle, qui aime les lettres et les arts, si bien qu’elle remplace souvent son mari dans le rôle de mécène. Elle aura cinq enfants : Laurent, Julien, Maria (qui épousera Leonetto de’ Rossi), Bianca (future femme de Guglielmo de’ Pazzi) et Lucrezia dite Naninna (mariée à Bernardo Rucellai). Pierre le Goutteux se trouve à la tête d’un héritage politique très lourd. Au cours des cinq ans que durent son gouvernement (1464-1469), il doit affronter plus d’une tempête, mais parvient à s’en sortir de façon plutôt brillante. Deux ans après la mort de Cosme, Diotisalvi Neroni, son conseiller politique, participe a une conspiration contre les Médicis, ourdie par Luca Pitti et par Agnolo Acciaiuoli. Mais au lieu d’un homme seul sans défense, les sicaires se trouvent en présence de son fils Laurent, qui, à la tête d’un groupe de soldats, met les agresseurs en déroute. Pierre meurt au début de décembre 1469. Sa dépouille est inhumée dans la sacristie San Lorenzo, près de son frère Giovanni ; le monument funéraire commandé par ses fils Laurent et Julien est l’œuvre de Verrocchio.

Les dissensions internes et les convoitises externes semblent définitivement apaisées. Florence voit sa population et son prestige augmenter, tandis que sa réputation s’étend dans toute l’Europe ; l’effervescence artistique et intellectuelle de l’époque de Cosme n’a jamais cessé. À propos de l’art, c’est précisément pendant les cinq ans où Pierre le Goutteux reste au pouvoir que commence à se distinguer un jeune peintre promis à un grand avenir. Il s’appelle Sandro Filipepi, mais il deviendra célèbre sous le nom de «Botticelli ». Pierre, qui l’estime beaucoup, l’aime également comme un fils ; de nombreux chefs-d’œuvre de l’artiste naîtront d’ailleurs à la suite de commandes des membres de la famille Médicis. Dans « Adoration des Mages » réalisée à la demande d’un partisan des Médicis pour son tombeau dans l’église Sana Maria Novella, l’artiste honore ses puissants protecteurs en les représentant sous les traits des Rois mages : Cosme l’Ancien, au centre du tableau, est saisi au moment où il baise les pieds de l’Enfant Jésus ; Pierre, enveloppé dans un somptueux manteau écarlate, est agenouillé à côté de son frère Giovanni, vêtu d’une tunique blanche. Le jeune Laurent, fils aîné de Pierre, est peint tête nue, en armes, tel qu’il s’était présenté devant les conspirateurs qui attentèrent à la vie de son père.

 

Voyage des Rois Mages, Gaspar, 1459, détail, Benozzo di Lese, dit Gozzoli, (Florence 1420– Pistoie 1497), (Florence, Chapelle du Palais Médicis Riccardi). Au centre du palais construit par Michelozzo, Pierre de Médicis aménagea pour sa femme, Lucrèce, un oratoire éclairé aux lumignons. Le « Voyage des trois Rois Mages » se déroule sur trois pans de muraille, descendant de collines au fin profil, coupé de roches vives, que jalonnent des cyprès en files. Veillant à ne paraître qu’un simple citoyen, Cosme l’Ancien lui-même retient son humble mule. Sous plus riche appareil, son fils, Pierre le goutteux (ici le premier à droite) est précédé d’un valet guidant sa monture. Tous les regards se tournent vers le petit-fils, Laurent, déjà magnifique, montant le palefroi du tournoi qu’il vient de courir. Entremêlés, amis et clients se serrent, se pressent pour suivre leur chef. Fidèle photographe, Benozzo assure une survie à nombre de gens fiers de figurer en si noble compagnie. Le peintre se représente parmi les bonnets rouges qui ponctuent la verdure des arbres étagés dans le val d’Arno. La cavalcade s’avance. Jean VII Paléologue, patriarche de l’empire grec d’Orient, rend visite aux cavaliers d’Occident en route vers un âge plus parfait, la Renaissance.

 

Madone du Magnificat, vers 1484, Alessandro di Mariano dei Felipepi, dit Sandro Botticelli (Florence 1445 – 1510), (Florence, Offices). Ce célèbre tondo représente la Vierge avec l'Enfant et cinq anges, dans une belle composition d'un équilibre inouï qui souligne la forme circulaire de l'image. La main de la Vierge se pose sur un livre qui s'ouvre sur la page contenant le "Magnificat", alors que deux anges soutiennent sa couronne. Le Magnificat est un cantique à la Vierge (Evangile selon saint Luc, I). Cette coutume s'établit dès la fin du Moyen Age et depuis grand nombre de compositeurs ont traité le texte (Palestrina, Bach, entre autres).

 

Tondo Pitti, détail, Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (Caprese 1475 – Rome 1564), (Florence, musée national du Bargello). Ce splendide relief de Michel-Ange, doit son nom de « Tondo Pitti » à la famille qui le commanda pour ses dévotions domestiques. Il fut exécuté à Florence entre 1504 et 1508, après le retour de Rome de l’artiste où il avait sculpté la « Pietà » du Vatican. Ce Tondo Pitti ainsi que le « Tondo Taddei » (Londres, Royal Academy), rappellent par leur modelé délicat et fondu les exemples donnés par Léonard de Vinci. L’image de la Vierge a une force presque prophétique, en raison de sa taille, qui éclate en dehors de la structure du relief.

 

 

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