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Laurent le Magnifique
Laurent, une personnalité riche et complexe
Joutes, poésies, étendards
Le banquet platonicien
La conjuration des Pazzi
L’amour des arts
Laurent de Médicis (1449-1492)
Avec Laurent, fils de Pierre le Goutteux, les Médicis s’affirment définitivement comme la première famille de la ville : leur pouvoir politique dépasse désormais le pouvoir légitime détenu par les institutions républicaines. Au cours des vingt-trois ans (1469-1492) pendant lesquels Laurent demeure le maître de la maison des Médicis, les prémisses pour la création du futur Etat régional se mettent en place. Sa personnalité complexe et polyvalente, à la fois d’intellectuel et d’homme d’Etat, lui voudront le surnom de « Magnifique » : sous sa direction, Florence deviendra la capitale universelle de l’art et de la culture. Grâce aux écrivains et aux artistes que vivent à la cour, l’Humanisme et la Renaissance rayonnent de Florence dans toute l’Europe, donnant naissance à un mouvement d’idées, destiné à influencer profondément l’histoire des deux siècles qui suivront. Chez Laurent, l’amour de la littérature et des beaux-arts que lui ont inculqué ses deux parents devient plus intense. Le jeune homme cultive en outre un intérêt profond pour la philosophie : ce n’est pas par hasard qu’il deviendra l’ami et le protecteur du philosophe néo-platonicien Marsile Ficin. Bien que les Médicis s’occupent encore de finance et de commerce, son éducation raffinée est plus proche de celle d’un prince que de celle d’un membre de la haute bourgeoisie. Laurent n’est pas un homme d’affaires mais un intellectuel et un politicien, et il préfère confier les tâches administratives à un groupe de fiduciaires. C’est le premier des Médicis qui dépense au lieu d’accumuler, et il dépense des sommes énormes : entre ses mains l’immense fortune réalisée par Giovanni di Bicci et Cosme l’Ancien commence à diminuer. Ses successeurs, qui finiront par abandonner tout engagement dans la finance et le commerce, ne feront qu’achever l’œuvre qu’il a commencée.

Laurent de Médicis, 1533-1534, Giorgio Vasari, (Florence, Offices). Dans ce portrait idéalisé de Laurent le Magnifique peint pour le duc Alessandro de Médicis, on lit l’inscription « virtutum omnium vas » (vase de toutes les vertus).
À la mort de Pierre le Goutteux, ses ennemis, influents et nombreux, espérèrent, en vain, pouvoir évincer la Seigneurie des Médicis. L'un de ces antagonistes les plus redoutables était Luca Pitti. Laurent qui le savait vaniteux et intéressé essaya de le neutraliser en le gratifiant de fortes sommes d'argent et en le flattant par des dignités qui l'éloignèrent de la faction hostile aux Médicis. Toutefois, en 1466, à la suite d'un attentat à la vie de Pierre le Goutteux, déjoué par Laurent, la Seigneurie élimina les conspirateurs : Luca Pitti, Diotesalvi Neroni furent condamnés à mort. Agnolo Acciaiuoli et Niccolò Soderini furent envoyés en exil. La faction adverse fut ainsi amputée et dispersée et toute la responsabilité fut imputée au traître Pitti. Introduisant de modestes retouches aux institutions communales Laurent s'en assura le contrôle intégral. Il réussit ainsi rapidement à dépasser la crise que lui avait laissée en partage le gouvernement précédent. Chaque année un groupe restreint de collaborateurs dressait une liste des citoyens sélectionnés pour assumer les charges importantes, confortant et élargissant de la sorte la sphère de son pouvoir. Il maintint astucieusement les assemblées politiques qu'il transforma cependant d'organismes délibérateurs en organismes consultatifs. Les premiers magistrats de la Commune, c'est-à-dire le Capitaine du Peuple et le Podestat devinrent de simples juges. Il est par antonomase, le prince de la famille Médicis même si le titre n'est pas officiel. Son frère Julien sera victime de la conjuration des Pazzi. Laurent épousa en 1469 Clarice Orsini, aristocrate romaine. Il aura quatre filles : Madeleine épousera Francesco Cybo, Lucrèce, Iacopo Salviati, Contessina, Piero Ridolfi ; la quatrième mourra célibataire et deux garçons Jean (le futur Léon X), Julien, et Pierre, son héritier.

Vocation de saint Pierre, 1481-1482, Domenico Ghirlandaio, (Vatican, Chapelle Sixtine). Cette fresque fait apparaître les membres les plus importants de la colonie florentine de Rome, les représentants de la succursale Médicis, Giovanni Tornabuoni (oncle de Laurent) et ses fils, un membre de la famille Vespucci, Diotisalvi Neroni, le Grec Argyropoulos qui a alors quitté Florence pour Rome.
Joutes, poésies, étendards
Quelques mois avant son mariage avec Clarice Orsini, Laurent de Médicis organise un tournoi, qui a lieu sur la place Santa Croce le 7 février 1469. À cette occasion, le jeune Médicis ne porte pas les couleurs de sa fiancée romaine, mais celles de la Florentine Lucrezia Donati, élue reine de la fête. Dans sa cape de soie blanche bordée d'écarlate, son surcot de velours et son écharpe en soie richement brodée de roses et agrémentée de la devise "le temps revient" rehaussée de perles, Laurent est assurément le cavalier le plus fascinant, même s'il n'est pas le plus beau, et il s'en faut, avec sa taille moyenne, son teint olivâtre et son profil déformé par un long nez tordu qui le fait ressembler à un faune. Un gros diamant sur son couvre-chef éclipse tous les autres (l'anneau orné de diamant est souvent présent dans les insignes des Médicis). Les jouteurs sont : Laurent, son frère Julien et onze membres de leur brigade, issus des grands lignages florentins, Pitti, Benci ou Pazzi. La joute s'engage et, sur-le-champ, avant que les cavaliers s'élancent et brisent des lances, on remplace les tenues de parade par les armures de tournoi. Certains accessoires de l'équipement ont été ciselés par l'atelier de Verrocchio. La joute magnifique sera narrée pour en conserver le souvenir : Luigi Pulci, en une composition poétique, la "Giostra di Lorenzo", célèbre, la gloire des Médicis et de Laurent. Splendeur, puissance et faste, nous sommes dans la civilisation du tournoi, comme ailleurs en Occident.

Joutes sur la place Santa Croce, détail d'un devant de coffre, vers 1439, (New Haven, Yale University Art Gallery). Il ne s'agissait pas d'un combat, mais d'un mélange de jeu équestre et de démonstration d'adresse dans les exercices militaires. Le spectacle, qui avait généralement lieu de nuit, à la lumière de torches, se divisait en deux moments bien distincts. Tout d'abord la "mostra", sorte de défilé dans lequel la "brigata" (le nom donné aux différents groupes de participants) voyait les protagonistes parader en exécutant toute une série de manœuvres habiles : jeter des lances en l'air pour les rattraper au vol, soumettre les chevaux à des pas et des mouvements complexes, par exemple. Venait ensuite le moment plus proprement militaire, qui se limitait à donner quelques coups de lance sur une cible, l'important c'était surtout de prouver sa virtuosité. D'ailleurs dans l'évolution de ces jeux militaires durant la Renaissance, la part de parade ne fera que croître, au détriment de l'aspect spécialement martial, chevaleresque.
En janvier 1475, deux mois après l'accord conclu entre Florence, Milan et Venise, "pour fêter la Ligue conclue" une autre joute est organisée sur la place Santa Croce. La rencontre commencée dans l'après-midi se prolonge tard dans la soirée et le prix va à Julien de Médicis. Il était entré sur le champ, en grand triomphe et apparat, orné de perles et de joyaux. Il en sort, comme Laurent lors du tournoi de 1469, avec un hommage symbolique, l'honneur du premier prix, et l'événement donne lieu, sous la plume d'Ange Politien, à une composition poétique : les "Stances pour le tournoi de Julien de Médicis". L'étendard qu'arbore Julien est dû, cette fois, de la main peut-être de Botticelli. Une joute, splendide comme d'autres joutes florentines, se déroule : jeu ritualisé des armes pour célébrer un événement politique heureux, faste précieux, démonstration de la puissance florentine et triomphe du plus jeune des Médicis. La bannière de Julien de Médicis a été perdue, mais une tapisserie encore conservée, ainsi que des dessins préparatoires peuvent nous en donner une approximation, qui viennent s'ajouter aux descriptions précises que nous avons : une figure de Pallas tenant une lance de "giostra" et son bouclier orné de la tête de Méduse à côté de laquelle un amour était attaché à un olivier.
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Pallas, vers 1494-1500, tapisserie d'après un carton de Sandro Botticelli, (Collection Particulière)

Scipion, fin du XVe siècle, atelier d'Andrea Verrocchio, (Paris, musée du Louvre). Ce Scipion vu par un artiste proche de Verrocchio, le républicain par excellence, incarnation de la vertu romaine transformée par la philosophie, c'est plutôt un héros de poème romantique. Scipion et Hannibal, le couple de capitaines affrontés à l'armure fantastique, hantait l'imagination des artistes comme celle des écrivains.
Selon le lexique de l'amour courtois, les symboles et la devise de l'étendard de Julien, diraient son amour chaste pour Simonetta Cattaneo, épouse de Marco Vespucci. Une fois encore le chevalier s'en va au combat pour l'honneur de sa dame. Le poème de Politien il est donc centré sur la rencontre de Julien et de Simonetta. Lors d'une battue de chasse, le jeune Julien, dévoué en ces temps à Diane, se lance à la poursuite d'une biche qui, sur le point d'être rejointe, se transforme en une jeune femme : Simonetta. Julien est vaincu par l'amour, mais l'objet de son amour est inaccessible, Simonetta est mariée. Il lui faut donc vaincre l'amour et emprunter le chemin de la perfection. Combattant sur l'image de Pallas qui figure sur son étendard, la déesse qui domine les sens et ouvre la voie de la sagesse et de la gloire, Julien est conduit sur le chemin de la vie philosophique. Le tournoi vaut bien comme un rite d'initiation. Il marque le passage non pas, comme à l'accoutumée, à la maîtrise des armes, mais à la maturité intellectuelle et à la sagesse. L'étendard de Julien se déchiffre selon une lecture néo-platonicienne. Les prouesses de Julien auront un grand retentissement dans toute la ville : aux vers de Politien s’ajoute la célébration allégorique de Sandro Botticelli, qui représente l’événement dans trois grands tableaux inspirés directement du poème : la Naissance de Vénus, Mars et Vénus et l’Allégorie du Printemps.

La Naissance de Vénus, détail de Vénus, 1482, Botticelli, (Florence 1445 – 1510), (Florence, Offices). Le sujet de ce tableau aurait été lancé par Laurent lui-même suivant les poèmes de son humaniste préféré, Ange Politien, interprétés par le jeune Pico della Mirandola, et approuvés par le patriarche Marsile Ficin. Ainsi Botticelli a suivi le texte: la naissance profane de Vénus et le sacré de Vénus par son couronnement, nommée mère et maîtresse des Arts et du Savoir. Simonetta Vespucci, l'amour platonique de Julien, serait le modèle du peintre pour la figure de Vénus.
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Le Printemps (détails de Mercure et la déesse), 1482, Sandro Botticelli, (Florence, Offices). Les commanditaires de l'œuvre sont connus. Il s'agit de la branche cadette des Médicis, Lorenzo et Giovanni, fils de Pierfrancesco, cousin de Pierre le Goutteux. C'est de ce rameau familial, en conflit avec Pierre, fils de Laurent le Magnifique, qu'est destinée à naître, après le retour des Médicis à Florence, la dynastie grand-ducale. Diverses interprétations de l'œuvre se sont proposées, par exemple celle de voir dans la figure centrale de Vénus "genitrix", déesse des amours charnelles et de la fécondité représentée là où le printemps règne éternellement et où Zéphyr et Flore-Chloris font en continuité pousser des fleurs. L'œuvre se situerait alors entre le divertissement mythologique et le symbole, le réalisme et la poésie, pour évoquer, à l'exemple des rites du mai florentin, le triomphe du Printemps et de l'Amour. Au premier jour du mois de mai, quand commençait la fête, les garçons attachaient à la porte de celle qu'ils courtisaient, le mai, une branche d'arbres en fleurs, ornée de guirlandes. Les liens s'établirent avec la poésie de Politien, "Ben venga primavera, che vuol l'uom s'innamori" ou de Laurent lui-même. Le tableau puiserait aussi ses sources dans le spectacle de la Florence contemporaine.
Défini comme le prince des Humanistes, Ange Politien (Montepulciano 1454 – Florence 1494) s’imposa par sa prodigieuse culture classique et ses traductions d’Epictète, Platon et Marc-Aurèle. En 1475, il composa les « Stances pour le tournoi de Julien de Médicis ». En 1480 il devient professeur de littérature Grecque et Romaine. Cinq ans avant sa mort, Politien créa son œuvre plus cultivée, « Miscellanea », dans laquelle il critiqua les anciens, coupables d’avoir influencé trop fortement les poètes de son temps. Quatre ans après sa disparition, Aldo Manuzio publia à Venise la première édition de ses œuvres ; Giovanni Pico della Mirandola (1463 – 1507) formule des propositions qui le mettent à la tête des penseurs florentins. « L’homme est le représentant de la nature par l’acuité de ses sens, la recherche de sa raison, la lumière de son intelligence ; il est l’intermédiaire entre le temps passé et le futur en marche ». Ainsi débute son discours sur la nature humaine « De Hominis Dignitate ».

Miracle du Sacrement, fresque, Cosimo Rosselli (1439-1507), (Florence, église Sant' Ambrogio). Parmi les personnages, on reconnaît de gauche à droite les philosophes Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, en compagnie d'Ange Politien.
Poète lui-même, Laurent le Magnifique se laissa conquérir par la poésie en langue vulgaire du XVe siècle. Bon auteur, il s'adonna à la composition d'œuvres de différents genres : il écrivit les "Rime", les petits poèmes idylliques comme "La Nencia da Barberino" et "L'Ambra", les "Laudi spirituali" et les "Canti carnascialeschi". Compositeur éclectique, il mit également de vers en musique, sur le modèle de Pétrarque, comme le célèbre sonnet : "Comme la jeunesse est belle, mais bien vite elle s'envole ! Que soit heureux celui qui le veut ; Nul ne sait ce que l'avenir réserve."
Le banquet platonicien
Le fameux préambule du "De Amore" de Marsile Ficin illustre comment à Florence la cérémonie collective du banquet philosophique pu être remise à l'honneur. "Platon, père des philosophes", écrit Ficin, "mourut à quatre-vingt un ans, le 7 novembre, jour anniversaire de sa naissance, à l'issue d'un banquet auquel il avait assisté. Ce banquet, qui rappelait à la fois sa naissance et sa mort, fut renouvelé chaque année par les premiers disciples de Platon jusqu'à l'époque de Plotin et de Porphyre. Mais Porphyre étant mort, on négligea pendant mille deux cents ans ces solennelles agapes, et c'est seulement de notre temps que le fameux Laurent de Médicis, voulant rétablir la coutume, désigna comme amphitryon Francesco Bandini qui, pour célébrer ce 7 novembre, reçut à Careggi, d'une manière vraiment royale, neuf convives platoniciens". C'est en 1462, que s'était formée autour de Marsile Ficin une société d'humanistes et de savants, une académie platonicienne, "réunion libre de beaux esprits" installée dans la villa de Careggi. Ficin donne probablement un enseignement sous la forme de commentaires de textes philosophiques. Mais tout n'est pas commentaire, dialogues, ou tournois d'éloquence. Certains chantent en s'accompagnant de la lyre puisque, disaient-ils, la musique avait le pouvoir d'apaiser les conflits potentiels entre l'âme et le corps. Dans cette Académie, qui tendait à ressusciter le jardin d'Academos, l'imitation platonique va donc très loin. Le banquet, avec d'autres références, évocations et scènes rejouées, est l'une de ces restaurations platoniciennes. Sont ainsi réunis des personnages connus, au premier rang d'entre eux Landino qui occupe une place éminente dans le monde des lettrés. D'autres sont moins célèbres, mais l'important est pour ces hommes, qui sont neuf comme les Muses, d'honorer la mémoire de Platon, de faire revivre à Florence une coutume interrompue depuis Plotin. Mais le but est aussi, et l'on célébrait déjà, sait-on, par un banquet, la fête de Cosme de Médicis, le jour des saints Cosme et Damien, de renouer avec un exercice intellectuel et spirituel, une célébration philosophique. Ainsi se vivent une fréquentation assidue des classiques, une "absorption" jour après jour de leurs modèles aptes à façonner l'homme et sa raison. Ce programme, programme de vie plus encore que programme culturel, dont l'ambition avouée était de façonner la vie civile, le gouvernement des hommes et des familles, il est d'usage de l'identifier par le terme d'humanisme.

Histoire de Nastagio degli Onesti, vers 1480, Sandro Botticelli, (Londres, National Gallery)
La conjuration des Pazzi et la terrible vengeance
Jusqu'en 1471 l'équilibre politique qui avait été maintenu, en dépit des efforts contraires des exilés florentins, grâce à une alliance entre Florence et Naples contre Venise, bascula. Sixte IV qui succédait à Paul II (1471) voulait, à l'instigation de ses neveux Riario et Della Rovere, créer un nouvel Etat Pontifical. Il passa, pour réaliser ce projet, un accord avec Naples qui rendit critique la situation de Florence. Pour contrebalancer les effets de cette décision, Laurent de Médicis tenta de se rapprocher de Venise. Il se fit le promoteur d'une Ligue ouverte, mais sans succès. À Rome, entre temps, les Riario et les exilés florentins rivaux des Médicis dont faisait partie Francesco Salviati, archevêque de Pise et la famille florentine des Pazzi, organisèrent une conjuration contre Laurent et son frère Julien que le pape, apparemment hostile au projet, (l'avis des historiens n'est pas unanime à ce sujet) ne sut déjouer. Ainsi, au cours de la célébration de la Messe pascale du 26 avril 1478, furent assaillis, dans le Dôme de Florence, Laurent et Julien. Julien fut tué et Laurent très légèrement blessé. La fureur populaire qui s'ensuivit eut de conséquences terribles. Elle dura trois jours durant lesquels furent accomplies des férocités inconcevables. Il y eut une centaine de pendus et de massacrés célèbres. Des familles entières comme celle des Pazzi exterminées. Le corps de l'archevêque Salviati fut exposé avec d'autres corps de pendus aux fenêtres du Palazzo Vecchio. On assista à des chasses à l'homme et pire encore, aux cadavres. Ceux qui avaient pensé que les Florentins auraient préféré le gouvernement des Pazzi à celui des Médicis s'étaient trompés. Au cri de ralliement de Jacopo dei Pazzi "Liberté, Liberté", le peuple avait répondu par "Boules, Boules" qui était celui des partisans des Médicis (allusion à son écusson).

Conjuration des Pazzi, médaille, Bertoldo di Giovanni (Florence vers 1420 – Poggio a Caiano 1491), (Florence, musée national du Bargello). Médaille frappée entre 1478-1491, en commémoration du dramatique succès que prit le nom de « Conjuration des Pazzi ». Ce succès fut pour Laurent (ici représenté de profil) un épisode pénible ainsi que pour sa famille et une grande partie des citoyens de Florence. La médaille porte la devise « salus publica » et l’effigie et nom de Laurent en l’associant à la « Salut de l’Etat ». Sur l’envers, on peut voir l’effigie de Julien portant l’inscription « luctus publicus ».

Vue de la Chapelle des Messes, (Florence, Dôme). Dans la cathédrale florentine Julien poignardé, trouva la mort, tandis que son frère Laurent le Magnifique réussit à se réfugier dans la chapelle des Messes.
Le pape informé de ces nouvelles réclama avec véhémence réparation : il exigea le retour du Cardinal Legato qu'il avait envoyé à Florence pour la rappeler à l'obéissance et demanda l'exil pour Laurent de Médicis. Ce dernier resta à Florence fort du consentement et de la faveur populaires. Sixte IV ne se résigna pas. Demandant main forte à Ferrante, roi de Naples, il marcha sur la Toscane. Pendant l'été 1479, à Poggibonsi, les milices papales et napolitaines mirent en déroute l'armée florentine. Elles occupèrent Certaldo et de là se dirigèrent sur Florence. À cette occasion Laurent se montra vraiment "Magnifique". Il décida de se rendre à Naples auprès du cruel monarque pour tenter de le récupérer à sa cause. L'alliance de Florence avec Naples était aux yeux de Laurent nécessaire à l'indépendance de l'Italie. La fortune assista l'audacieux qui réussit dans son entreprise. Des opérations brillantes comme celle-ci - dont le succès fut aussi inattendu que retentissant - lui valurent le qualificatif d'"aiguille de la balance". Balance de la situation italienne qui décida du sort de la péninsule. Machiavel explique l'échec italien par cette phrase qui disculpe entièrement Laurent le Magnifique: "La ruine de l'Italie n'est due à rien d'autre qu'au fait que pendant de longues années, elle s'est reposée sur des armées de mercenaires". Sans une armée nationale, la guerre était perdue d'avance et même un homme comme Laurent n'aurait pu la vaincre.

Pallas domptant le Centaure, détail, vers 1482, Sandro Botticelli, (Florence 1445 – 1510), (Florence, Offices). Ce tableau peut être interprété d’une forme politique ou allégorique. C’est Laurent qui l'aurait offert à un membre de la branche cadette des Médicis (Lorenzo di Pierfrancesco), et interprété comme le succès aussi laborieux qu’inespéré de Laurent auprès du roi Ferdinand I d’Aragon. En outre, « Pallas domptant le Centaure », homme par le haut et bête par le bas, renouvelle le thème antique de Marsyas frappé par Athéna dont il avait ramassé la flûte. Laurent de Médicis, use à son tour de l’anthropomorphisme lorsque, en vers, il imagine que l’Ombrone, ce ruisseau qui se jette dans l’Arno devient amoureux de la nymphe « Ambre ». Pour soustraire la jeune fille à son poursuivant, Diane la transforme en rocher. Les lettres de la Renaissance et leur illustration figurée amalgament le rustique populaire aux recherches d’un humanisme païen.
L'amour des arts
Entouré d'une cour luxueuse, organisant des manifestations sportives mondaines mémorables comme des tournois et des chasses, des cortèges et des bals somptueux, Laurent le Magnifique à su marquer son époque, riche de contenus philosophiques et moraux, d'une splendeur qui rayonnera dans l'histoire. La magnificence de la ville ne s'arrêtait pas aux admirables œuvres d'art, mais brillait aussi dans les esprits cultivés des hommes de la Renaissance. Cet homme aux intérêts multiples, doté d'une personnalité assoiffée de savoir et du beau fit réaliser pour sa ville, des chefs-d'œuvre hors du commun. Il confirma les commandes de ses prédécesseurs et commissionna lui-même des œuvres à des artistes comme Antonio et Piero Pollaiolo, qui avaient déjà travaillé pour Pierre de Médicis. Andrea del Verrocchio fut un autre de ses artistes préférés. Avaient fréquenté son atelier Léonard de Vinci et le Pérugin. Peintre, sculpteur et orfèvre, il est l'auteur du "Baptême du Christ" (1474-1475) qu'il exécuta en collaboration avec Léonard. Il sculpta pour la Villa de Careggi le "David" (aujourd'hui au musée du Bargello) et, vers 1480 l'"Enfant au dauphin" exposé au Palazzo Vecchio, auquel la critique attribue une fonction innovatrice pour son originalité plastique.

Putto avec dauphin, 1476, Andrea Verrocchio, (Florence 1435 – Venise 1488), (Florence, musée du Bargello). Ce bronze était destiné à une fontaine de la villa Médicis à Careggi. C'est un exemple précoce de la réapparition des fontaines antiques, où l'eau jaillit d'un tuyau placé dans la gueule du dauphin. Le putto décrit une arabesque précaire mais gracieuse au sommet d'une sphère incomplète, le corps en léger "contrapposto".


Annonciation et détail, vers 1475, Piero Pollaiolo, (Berlin, Staatliche Museen). La ville de Florence, qui s'étend dans la plaine, dominée par la masse de la coupole de Brunelleschi, se détache dans l'embrasure de cette fenêtre : la pureté des lignes, la perfection de la perspective, le sens de l'équilibre sont frappants sur ce détail, comme si les canons de la Renaissance florentine y étaient symboliquement rassemblés.
Giuliano da Sangallo (1445-1516) fut l'architecte attitré de Laurent le Magnifique. En tant qu'héritier de la tradition de Brunelleschi, il dirigea, à la demande de Laurent, les premiers travaux de construction de l'église Santa Maria delle Carceri à Prato. Surpassant son maître, il sut interpréter les idéaux aristocratiques et néoplatoniciens du cercle des Médicis. Il exécuta la sacristie de l'église Santo Spiritu et réalisa la Villa de Poggio a Caiano. Benedetto da Maiano (1442-1497) fit partie lui aussi du groupe choisi d'architectes, chers à Laurent le Magnifique. Il construisit le palais Strozzi à partir de critères élaborés par Michelozzo. Dans le domaine de la peinture, l'artiste préféré de Laurent fut Filippino Lippi. Il le rendit si célèbre, que Vasari raconte qu'à sa mort, toutes les boutiques de la via dei Servi furent fermées durant la cérémonie des funérailles, comme pour la mort d'un prince. Disciple de Botticelli, il travailla à Spoleto, et à Rome. Filippino Lippi reçoit en 1484/85 la commande de terminer les fresques prestigieuses de Masaccio (mort cinquante ans auparavant) à la chapelle Brancacci de l'église du Carmine à Florence. Il fut aussi requis par les Strozzi, en 1487, pour décorer la chapelle de famille située dans le transept de Santa Maria Novella.

Allégorie de la musique, vers 1500, Filippino Lippi, (Berlin, Staatliche Museen). La Muse Erato, dompte le cygne de la poésie. À gauche, des instruments de musique, dont une lyre étrange en bois de cerf. Tout se passe dans un grand battement d'ailes et un claquement de tuniques agitées.

Vue de la Villa de Poggio a Caiano, 1487, Giuliano da Sangallo. La villa de Poggio à Caiano de Laurent de Médicis, fut commencée en 1487 sur des terres qu'il avait achetées aux Rucellai. Poggio était une retraite où il venait chasser et pêcher, un paysage que la poésie de Laurent lui-même avait rendu mythique, où l'Ambra n'est pas simplement un ruisseau qui traverse la propriété, mais se transforme en une nymphe du lieu. L'édifice ne fut que partiellement achevé du vivant de Laurent, mais le "vestibulum", surmonté d'un fronton, est son œuvre - une façade de temple à la manière romaine, avec une frise en terre-cuite célébrant à la fois le calendrier rural et les progrès de la civilisation, du chaos à l'âge d'or de Laurent. Giuliano en accord avec le néoplatonisme, culture philosophique dominante à Florence, conçut la typologie de la villa de Poggio, comme "une idée de forme parfaite" préexistante à l'intervention de l'architecte.
Ce prince qui, discutant et écrivant, excella dans la philosophie et les lettres, ce passionné de vertus humaines au sens large, exploita toutes les opportunités que sa nature d'homme lui concédait pour améliorer la qualité de sa propre vie et celles de ses concitoyens. Il fut universellement estimé et admiré. Gino Capponi en résuma la valeur dans ce jugement: "Laurent fut d'un conseil plus sûr que Cosme. Ses intérêts furent beaucoup plus variés et étendus et sa nature d'artiste greffée sur son âme de prince en firent l'ultime grand représentant d'une période splendide qui touchait à sa fin". Il sut savourer les plaisirs mais il sur aussi souffrir avec dignité. Dans les dernières années de sa vie, il oublia les fêtes et les soirées, les carnavals et les danses pour se recueillir, habité par la crainte et l'angoisse. Savanarole et ses prédications mystiques avaient sans doute contribué à cet état. Plein d'une ardeur chrétienne, antihumaniste, ce moine voulait fanatiquement substituer le pouvoir corrompu et corrompant de la Renaissance pour le Règne du Christ. Quand Laurent sentit venir la mort, il demanda à être assisté par Savanarole qui lui avait recommandé Pic de la Mirandole. C'est de lui qu'il obtint l'absolution.

Vierge à l'Enfant, détail, 1521-1531, MIchel-Ange, (Florence, San Lorenzo, Nouvelle Sacristie). Cette Vierge sculptée par Michel-Ange se trouve au-dessus du sarcophage où reposent Laurent et son frère Julien. Il s'agit d'une des dernières réalisations de Michel-Ange à Florence. Dans cette Sacristie reposent aussi Laurent de Médicis, duc d'Urbino et Julien duc de Nemours, les derniers Médicis de la branche directe de Cosme de Médicis, qui régna sur Florence. Michel-Ange qui n'avait que dix sept ans à la mort du Magnifique, eut dans celui-ci son protecteur le plus puissant.
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