Les heurts avec le pape Sixte IV – La conjuration des Pazzi
Le conflit avec l’Eglise s’aggrave – La grandeur politique de Laurent
Philosophie, poésie, littérature – L’amour des arts
Les événements familiaux - La fin
Laurent, une personnalité riche et complexe
Avec Laurent, fils de
Pierre le Goutteux, les Médicis s’affirment définitivement
comme la première famille de la ville : leur pouvoir
politique dépasse désormais le pouvoir légitime
détenu par les institutions républicaines. Au cours
des vingt-trois ans (1469-1492) pendant lesquels Laurent demeure
le maître de la maison des Médicis, les prémisses
pour la création du futur Etat régional se mettent
en place. Sa personnalité complexe et polyvalente, à
la fois d’intellectuel et d’homme d’Etat, lui
voudront le surnom de « Magnifique » :
sous sa direction, Florence deviendra la capitale universelle de
l’art et de la culture. Grâce aux écrivains et
aux artistes que vivent à la cour, l’Humanisme et la
Renaissance rayonnent de Florence dans toute l’Europe, donnant
naissance à un mouvement d’idées, destiné
à influencer profondément l’histoire des deux
siècles qui suivront. Chez Laurent, l’amour de la littérature
et des beaux-arts que lui ont inculqué ses deux parents devient
plus intense. Le jeune homme cultive en outre un intérêt
profond pour la philosophie : ce n’est par hasard qu’il
deviendra l’ami et le protecteur du philosophe néo-platonicien
Marsile Ficin. Bien que les Médicis s’occupent encore
de finance et de commerce, son éducation raffinée
est plus proche de celle d’un prince que de celle d’un
membre de la haute bourgeoisie. Cette formation s’adresse
en outre à un esprit très souple et éveillé.
Quoiqu’il ait hérité le tempérament hédoniste
de son oncle Giovanni, le Magnifique apparaît toujours froid,
perspicace et infatigable quand les circonstances de la vie politique
l’obligent à agir. Laurent n’est pas un homme
d’affaires mais un intellectuel et un politicien, et il préfère
confier les tâches administratives à un groupe de fiduciaires.
C’est le premier des Médicis qui dépense au
lieu d’accumuler, et il dépense des sommes énormes :
entre ses mains l’immense fortune réalisée par
Giovanni di Bicci et Cosme l’Ancien commence à diminuer.
Ses successeurs, qui finiront par abandonner tout engagement dans
la finance et le commerce, ne feront qu’achever l’œuvre
qu’il a commencée.
Laurent de Médicis,
1533 – 1534, Giorgio Vasari (Arezzo 1511
– Florence 1574), (Florence, Offices). Dans ce portrait
idéalisé de Laurent le Magnifique peint pour le
duc Alessandro de Médicis, on lit l’inscription « virtutum
omnium vas » (vase de toutes les vertus).
Une étrangère entre dans
la famille
Laurent, qui est né
en 1449, n’est âgé que de vingt ans lorsqu’il
devient le chef de la maison en sa qualité de fils aîné.
La même année, il épouse Clarice Orsini, fille
d’une des familles les plus importantes de l’aristocratie
romaine. Tous les Florentins n’approuvent pas cette décision,
car il n’est pas dans les habitudes d’aller chercher
une épouse « étrangère »,
si bien que ce mariage est considéré presque comme
une trahison. Cependant, Pierre et Lucrezia, ses parents, savent
que c’est la meilleure façon de ne blesser aucun représentant
de l’aristocratie florentine. Clarice est au-dessus de la
mêlée et en même temps elle garantit une alliance
précieuse au sein des Etats du Saint-Siège. La population
parlera longtemps du mariage de Laurent et Clarice, précédé
de trois jours entiers de danses, de jeux et de banquets interminables.
Suivant les mœurs de l’époque, l’épouse
de Laurent est très jeune : elle a juste dix-sept ans
et un physique agréable. Après le mariage apparaîtront
hélas des défauts qui mineront ses rapports avec son
époux, brillant et sensuel : son manque de culture,
son esprit un peu lent, qui la maintient à l’écart
des conversations – pleines de finesse et pétillantes
de cet humour caustique et un peu grivois qui caractérise
le « sel » florentin – de Laurent et
de ses amis. Cette union n’est cependant pas un échec.
Clarice est une épouse modeste et ennuyeuse, mais dévouée
et fidèle à ses devoirs. Laurent gardera toujours
une affection sincère à son égard, laissant
libre cours à sa sensualité dans ses nombreuses relations
avec d’autres femmes.
Vocation de saint Pierre, détail, 1481, Domenico Ghirlandaio, (Rome, Vatican, Chapelle Sixtine). Ghirlandaio a représenté la noblese florentine qui vivait à Rome, entre autres le frère de Lucrezia Tornabuoni mère du Magnifique, trésorier de Sixte IV et époux de Francesca di Luca Pitti, et commanditaire des fresques de la chapelle Tornabuoni à Santa Maria Novella. Lucrezia s'est rendue elle-même pour chercher parmi la noblesse romaine un parti digne de son fils.
Scènes
de la vie de la Vierge, détails, 1486–1490,
Domenico Bigordi, dit Ghirlandaio (Florence 1449
– 1494), (Florence, Santa Maria Novella, chapelle Tornabuoni).
Un souffle frais aère la chambre de la « Naissance
de Marie ». En robe flottante, les servantes, figures
ailées blanches et bleu azur, contrastent avec les dames
richement parées posant devant le peintre à la mode.
Le brocart d’or s’atténue dans les bures de laine
florentine. Le trait est celui d’un grand dessinateur. Vis-à-vis
l’une de l’autre, en sept épisodes chacune, « la
Vie de la vierge et « la Vie de Saint Jean »
opposent deux représentations d’une naissance également
magnifique.
Tensions politiques
internes - Julien
La situation de Laurent
est délicate, car dans certains milieux la crainte que la
famille Médicis ne veuille s’emparer de tout le pouvoir
se renforce à vue d’œil et, elle ne semble pas
totalement injustifié. Quelques-uns s’inquiètent
du sort des institutions républicaines, alors que d’autres
sont simplement rongés par l’envie et désirent
prendre la place des Médicis. Le moment où la peur
et la hargne se transformeront en violence homicide va bientôt
arriver, obligeant Laurent à affronter des moments tragiques.
ulien, le plus jeune fils
de Pierre le Goutteux et de Lucrezia Tornabuoni, est né en
1453 : il a donc quatre ans de moins que Laurent. C’est
un beau garçon, à l’allure douce et élégante,
et il a su conquérir une place à part dans le cœur
des Florentins. Son nom reste lié à un événement
qui inspira une des œuvres poétiques les plus fameuses
de l’époque, les « Stances pour le tournoi
de Julien de Médicis » de Politien, dans laquelle
l’auteur immortalise le tournoi organisé en 1475 en
son honneur. Les joutes ont lieu sur la place Santa Croce, où
l’on assiste à un défilé imposant de
costumes et d’armures magnifiques, comme on n’en a jamais
vu ni à Florence ni ailleurs. De nombreux hôtes de
marque arrivent de toute l’Italie. Julien apparaît revêtu
d’une armure d’argent ; son heaume et son étendard
ont été peints par Verrocchio. Simonetta Cattaneo,
Génoise de naissance et depuis peu épouse du Florentin
Marco Vespucci, est élue reine de beauté. Les prouesses
de Julien auront un grand retentissement dans toute la ville :
aux vers de Politien s’ajoute la célébration
allégorique de Sandro Botticelli, qui représente l’événement
dans trois grands tableaux inspirés directement du poème :
la Naissance de Vénus, Mars et Vénus et l’Allégorie
du Printemps.
Hercule et Antée,
vers 1475, Antonio Benci, dit Antonio del Pollaiolo
(Florence vers 1431 – Rome 1498) (Florence, musée
des Offices). Ce petit tableau, avec son pendant Hercule et l’Hydre,
serait reproduit dans les célèbres « Travaux
d’Hercule », aujourd’hui perdus, réalisés
pour Pierre de Médicis et qui ornaient une chambre du palais
florentin de la famille. La lutte d’Hercule, contre le géant
Antée, laisse voir une rivière qui descend des monts
et serpente dans la campagne. Pollaiolo s’attarde au tracé
des muscles puis souligne l’arabesque du mouvement Ce thème
iconographique était cher à Pollaiolo pour exprimer
la tension dynamique des membres, aussi bien qu’à l’étude
anatomique du corps humain. L’artiste a réalisé
en fait le même sujet, encore pour Pierre le Goutteux, dans
le petit bronze « Hercule et Antée »
(musée du Bargello). Pollaiolo était peintre, sculpteur,
graveur et orfèvre. Le plus important des deux frères
Benci, fils d’un revendeur de poulets (d’où le
surnom), fut Antonio, un des maîtres les plus éclectiques
et les plus significatifs de la seconde moitié du XVe siècle
florentin.
Julien de Médicis,
1478, Sandro Filipepi, dit Botticelli
(Florence 1445 – 1510), (Bergamo, académie Carrara). Julien,
frère de Laurent de Médicis, assassiné dans
le cadre de la « conspiration des Pazzi »,
le 26 avril de 1478 tandis qu’avait lieu une messe à
la cathédrale de Florence. Dans cette image Botticelli le
montre avec les paupières abaissées comme une allusion
à son décès précoce. Toutefois, il est
aussi spéculé sur la tristesse par le décès
de la jeune Simonetta Vespuci, deux ans plus tôt. Simonetta
était l’amour platonique de Julien, et sentant profondément
sa perte, ce pourquoi il apparaît avec les paupières
abaissées faisant référence à sa tristesse.
La figure est présentée de trois quarts, presque de
profil, sa tête découpée devant une fenêtre
dans laquelle il n’existe pas de référence spatiale.
Ses vêtements rougeâtres contrastent avec la pâleur
de son visage.
La Naissance
de Vénus, 1482, Sandro Filipepi, dit Botticelli
(Florence 1445 – 1510), (Florence, Offices). Le sujet de ce
tableau aurait été lancé par Laurent lui-même
suivant les poèmes de son humaniste préféré,
Ange Politien, interprétés par le jeune Pico della
Mirandola, et approuvés par le patriarche Marsile Ficin.
Ainsi Botticelli a suivit le texte: la naissance
profane de Vénus et le sacré de Vénus par son
couronnement, nommée mère et maîtresse des Arts
et du Savoir. Simonetta Vespuci, l'amour platonique de Julien, serait
le modèle du peintre pour la figure de Vénus.
Les heurts avec le pape Sixte IV – La conjuration des Pazzi
Mais l’avenir réserve
à Julien un destin tragique. En 1471, Francesco della Rovere
est devenu pape sous le nom de Sixte IV. Ce pontife favorise sans
aucune retenue ses trois neveux Riario. L’un deux, Girolamo,
pousse le pape à la conquête de Florence, afin d’y
créer son propre Etat. Sixte IV n’hésite pas
à soutenir les desseins criminels de son neveu, qui, pour
s’emparer de Florence, compte surtout éliminer physiquement
Laurent et Julien. Pour exécuter ce projet, il est nécessaire
de conclure une alliance avec d’autres ennemis résolus
des Médicis, comme les Pazzi, une des maisons les plus anciennes
et les plus importantes de Florence. La rivalité entre cette
famille de l’ancienne noblesse florentine et les Médicis,
installés en ville depuis peu et de surcroît nouveaux
riches, est inévitable. Ils se sont allié par un mariage
d’intérêt : Bianca, sœur de Laurent
et Julien, a épousé Guglielmo de’Pazzi ;
toutefois, derrière cet épisode de détente
apparente, les vieilles haines n’ont jamais cessé de
couver sous la cendre.
Pour les Riario, il est donc aisé
de trouver un accord avec les Pazzi. Apparemment la trame est
ourdie à Rome au début de 1478. Il ne suffit pas
d’assassiner les deux Médicis ; il faut armer
des hommes prêts à intervenir dans la ville juste
après l’agression. Parmi les conjurés se trouve
également l’archevêque de Pise, Francesco Salviati,
dont Laurent aurait empêché l’investiture à
Florence au profit de son beau-frère Rinaldo Orsini. Le
26 d’avril, jour de Pâques, les Médicis et
leur suite quittent leur palais, pour se rendre à la messe
à la cathédrale toute proche, et prennent place
aux premiers rangs. Au moment de l’élévation,
les deux frères, assis sur des bancs séparés,
s’agenouillent et, à cet instant, ils sont attaqués
par les sicaires. Julien, touché à la tête,
meurt sur le coup, mais ses assassins, ne s’estimant pas
satisfaits, s’acharnent sur son corps inerte : à
la fin, on ne comptera pas moins de dix-neuf blessures. Laurent
a plus de chance, car la lame de son assaillant trop pressé
ne fait que lui égratigner le cou. Il tire son épée,
court vers le maître-autel, et pendant que ses amis couvrent
sa fuite, il se réfugie dans la sacristie de gauche, dite
« des Messes », où il se barricade.
Dans les rues de Florence se déchaîne une véritable
chasse à l’homme ; à la fin, la fureur
populaire laisse environ quatre-vingts cadavres sur le pavé.
Jacopo de’ Pazzi, qui a eu le temps de quitter la villa
et de se réfugier à Castagno, dans le Muguello,
est fait prisonnier par les habitants du village et traîne
à Florence où il sera mis à mort su la place
de la Seigneurie. Suivent les exécutions de Francesco de
Pazzi, assassin matériel de Julien, ainsi que d’autres
conjurés. Toute la famille Pazzi sera anéantie :
la plupart des conspirateurs tués, les autres bannis. Julien
est inhumé dans l’église Santo Spirito, après
des obsèques solennelles auxquelles participe toute la
population. Laurent sort de cette aventure plus puisant que jamais,
mais à partir de ce jour-là Florence ne verra plus
de joutes ni de tournois. Le temps de fêtes est définitivement
passé.
Conjuration
des Pazzi, médaille, Bertoldo di Giovanni
(Florence vers 1420 – Poggio a Caiano 1491), (Florence, musée
national du Bargello). Médaille frappée entre 1478-1491,
en commémoration du dramatique succès que prit le
nom de « Conjuration des Pazzi ». Ce succès
fut pour Laurent (ici représenté de profil) un épisode
pénible ainsi que pour sa famille et une grande partie des
citoyens de Florence. La médaille porte la devise « salus
publica » et l’effigie et nom de Laurent en l’associant
à la « Salut de l’Etat ». Sur
l’envers, on peut voir l’effigie de Julien portant l’inscription
« luctus publicus ».
Scènes
de la vie de Saint Pierre, 1481–1482, détails,
fresque, Filippino Lippi (Prato 1457 – Florence
1504) (Florence, Santa Maria del Carmine, Cappella Brancacci). Ces
deux épisodes de la vie de Saint Pierre : « Saint
Pierre libéré de prison » et « Crucifixion
de Saint Pierre » sont racontés dans les « Actes
des Apôtres » et montrent Saint Pierre hors de
sa cellule après avoir été réveillé
par l’ange, alors que le gardien, pris dans son sommeil, ne
s’aperçoit de rien. Trop jeune pour avoir reçu
les leçons de son père, Filippino Lippi recueillit
le souvenir de Filippo à travers l’exemple de Botticelli.
En 1484, il se vit confier les dernières fresques de la vie
de Saint Pierre dans la chapelle Brancacci inachevée. Sans
atteindre la majesté du Paiement du Tribut,
il réussit au-delà de ce que l’on pouvait attendre
d’un peintre plus appliqué que sensible. La sublime
simplicité de Masaccio porta ses fruits.
L’élève se rapproche du maître. Filippino
groupe des portraits d’actualité en représentant
« Pierre devant le Proconsul ». Jeune encore,
le peintre lui-même se peint à l’extrémité
de la fresque (détail à droite).
David, 1476,
détails, Andrea di Francesco di Cione, dit Verrocchio
(Florence 1435 – Venise 1488), (Florence, musée
du Bargello). Ce bronze avait été destiné à
la ville des Médicis de Careggi, mais il fut vendu à
la Seigneurie, qui l’installa dans son palais. La figure du
jeune roi d’Israël prend ainsi un caractère républicain
et contemple le spectateur d’un air triomphant. Le travail
délicat en bronze de Verrocchio souligne les formes juvéniles
et viriles de David, dans un modelé très fin, riche
en transparence.
Le conflit avec l’Eglise
s’aggrave – La grandeur politique de Laurent
Les années qui suivent
la conjuration des Pazzi sont marquées par une guerre contre
Florence dans laquelle le pape parvient à entraîner
le roi de Naples Ferdinand I d’Aragon, Sienne, Lucques et
Urbino. L’action qui met le feu aux poudres est évidemment
l’œuvre de Sixte IV, qui excommunie Laurent et lance
l’interdit sur l’ensemble du territoire florentin, pour
avoir puni de mort le cardinal Salviati et les autres chefs de la
conspiration. Les biens de la succursale romaine de la banque Médicis
sont séquestrés et la Seigneurie est invitée
à éloigner Laurent et à le remettre entre les
mains du pape. Naturellement le gouvernement florentin refuse et
l’Eglise toscane en arrive même à se révolter
ouvertement contre le Vatican. La guerre est désormais inévitable.
Dans sa « croisade », Sixte IV trouve des
alliés bien disposés chez ceux – et ils sont
nombreux – que le développement de Florence effraie.
Étant donné l’inégalité des forces,
l’armée florentine doit subir plus d’une défaite,
jusqu’au moment où, à la fin de 1479, Laurent
se décide à opposer à la guerre les armes de
la diplomatie.
Avec un courage inouï,
le Magnifique se rend à Naples pour traiter avec le roi Ferdinand.
En trois mois, après des négociations exténuantes
et de dépenses considérables pour les présents
luxueux qu’il offre au roi et à la reine, Laurent réussi
à obtenir la paix, mais au prix fort : il devra verser
une indemnité au duc de Calabre et libérer, à
la demande du pape, certains membres de la famille Pazzi, encore
en prison. Suivant l’exemple de Ferdinand, les autres alliés
de la papauté se retirent eux aussi du conflit, si bien qu’en
mars 1480 Laurent peut rentrer triomphant à Florence, en
ayant renforcé une fois de plus son prestige personnel. Machiavel,
un des pères de la théorie politique moderne, décrirait
le retour du Magnifique en ces termes : « S’il
était parti grand, il revint grandissime, et fut reçu
par la ville avec la joie, dont ses grandes qualités et ses
mérites étaient dignes, car il avait exposé
sa vie pour rendre la paix à sa patrie ». Bien
qu’officiellement Laurent ne soit encore que le chef de la
famille Médicis, les princes européens le considèrent
comme un véritable souverain. Son caractère équilibré
le préserve de la tentation de sanctionner son rôle
au niveau institutionnel, évitant ainsi la réaction
prévisible des Florentins, toujours réticents à
se reconnaître officiellement comme les sujets d ’un
seul maître. Son prestige international favorise en outre
indirectement les échanges commerciaux avec les autres capitales
et villes européennes, où l’on reconnaît
que Florence joue désormais un rôle de tout premier
plan dans la politique et dans la culture.
Approbation
de la règle franciscaine par le pape Honorius III, « Scènes
de la vie de Saint François »1482-1485, détails,
Domenico Bigordi, dit Domenico Ghirlandaio (Florence
1449 – 1494), (Florence, église Santa Trinita, chapelle
Sassetti). Avec sa loggia au fond, la place de la Seigneurie sert
de décor spectaculaire à la commande de François
Sassetti, agent des Médicis. On voit surgir d’un escalier
à mi-corps, un poète amoureux du sens parfait de la
forme, Ange Politien, son élève Julien et les petits
Pierre et Jean de Médicis, fils de Laurent. Le poète-humaniste
tient son couvre-chef et regarde les personnages qui vont l’accueillir.
Sur le palier supérieur, Laurent de Médicis, reconnaissable
au nez tombant, voisine avec le banquier et d’autres membres
de sa famille. Laurent, image d’une ville dans le souffle
d’un homme que Politien appelle « vir ad omnia
summa natus ». Et ce n’était pas une flatterie.
Palas domptant
le Centaure, détail, vers 1482, Sandro Filipepi,
dit Botticelli, (Florence 1445 – 1510), (Florence,
Offices). Ce tableau peut être interprété d’une
forme politique ou allégorique. C’est Laurent qui aurait
offert ce tableau à un membre de la branche cadette des Médicis
(Lorenzo di Pierfrancesco), et interprété comme le
succès aussi laborieux qu’inespéré de
Laurent auprès du roi Ferdinand I d’Aragon. Ayant évité
un conflit entre la papauté et Florence, Naples, Sienne,
Lucques et Urbino: en effet, on distingue le golfe de Naples à
l’arrière-plan, et la robe de la déesse est
ornée de bagues entrelacées, un des emblèmes
des Médicis. En outre, « Palas domptant le Centaure »,
homme par le haut et bête par le bas, renouvelle le thème
antique de Marsyas frappé par Athéna dont il avait
ramassé la flûte. Laurent de Médicis, use à
son tour de l’anthropomorphisme lorsque, en vers, il imagine
que l’Ombrone, ce ruisseau qui se jette dans l’Arno
devient amoureux de la nymphe « Ambre ». Pour
soustraire la jeune fille à son poursuivant, Diane la transforme
en rocher. Les lettres de la Renaissance et leur illustration figurée
amalgament le rustique populaire aux recherches d’un humanisme
païen.
Philosophie, poésie, littérature
– L’amour des arts
Du temps de Laurent, le
palais de la via Larga devient un lieu de référence
culturelle non seulement florentin et italien mais également
européen. Marsile Ficin, un des maîtres du néo-platonisme
de la Renaissance, déjà en contact avec Cosme l’Ancien,
est un des intellectuels préférés du Magnifique.
Le 7 novembre de chaque année, l’anniversaire de Platon
est célébré par un somptueux banquet qui a
lieu dans la villa de Careggi, auquel participent tous les amis
du cercle littéraire du palais Médicis. Si Marsile
Ficin exerce une influence capitale sur la vie culturelle de son
époque, le second pôle spirituel de l’entourage
de Laurent est représenté par Pic de la Mirandole,
qui jouit d’une réputation extraordinaire compte tenu
de sa jeunesse. Bientôt, à ce groupe d’intellectuels
se joint Politien, qui a été appelé par Lucrezia
Tornabuoni en 1473 comme précepteur de ses petits-enfants
Piero et Giovanni, fils de Laurent et de Clarice Orsini.
Au cours de ces années-là,
on assiste à l’affirmation de l’italien aux dépens
du latin. Poète et écrivain, le Magnifique semble
personnifier l’idéal humaniste du politicien qui possède
également de dons d’homme de lettres et philosophe.
Dans ses œuvres trouvent place des épisodes familiers
et quotidiens, ainsi qu’une évocation réaliste
de la vie à Florence, mais, en même temps, sa formation
classique le pousse à la méditation philosophique
et aux disputes caractéristiques du milieu littéraire
humaniste. Un de ses « manifestes littéraires »
est le « Triomphe de Bacchus et Ariane »,
chanson de carnaval qui commence par ces célèbres
vers : « Que la jeunesse est belle / qui s’enfuit
sans cesse ! / Qui veut être heureux, qu’il le
soit : / nul ne sait de quoi demain sera fait ».
L’apport du Magnifique à la culture de son temps ne
se limite pas à son œuvre littéraire ou à
la diffusion du platonisme. Il est entre autres le promoteur du
« Florilège aragonais », recueil de
pièces choisies de poètes toscans des XIIIe et XIVe
siècles, offert à Ferdinand d’Aragon. Une partie
du patrimoine considérable de la famille est consacré
à rassembler d’anciens manuscrits que constituent le
premier noyau de la bibliothèque Laurentienne, contiguë
à la basilique San Lorenzo. En plus de la littérature,
Laurent aime beaucoup les arts figuratifs, dont il devient un véritable
connaisseur ainsi qu’un grand collectionneur et mécène.
Dans une cour qui prendra le nom d’ « Orti
(jardins) medicei », située entre le palais de
la via Larga et Saint-Marc, il crée une école de sculpture
où étudiera, entre autres, Michel-Ange adolescent.
Scènes
de la vie de la Vierge et de saint St Jean-Baptiste, 1486 – 1490, détail, fresque, D. Bigordi, dit Domenico
Ghirlandaio, (Florence 1449 – 1494), (Florence, Santa
Maria Novella). Ghirlandaio peintre favori des familles florentines
les plus liées aux Médicis a représenté
dans cette fresque commandée par la famille Tornabuoni pour
célébrer l’amitié et les liens familiaux
entre les deux familles. Entre autres, quelques personnages du cercle
de Laurent le Magnifique. À gauche, on peut reconnaître,
Marsile Ficin et Cristoforo Landino, désormais âgés,
en conversation avec le poète et maître des enfants
de Laurent, Politien (le troisième).
Défini comme
le prince des Humanistes, Ange Politien (Montepulciano
1454 – Florence 1494) s’imposa par sa prodigieuse culture
classique et ses traductions d’Epictète, Platon et
Marc-Aurèle. En 1475, il composa les « Stances
pour le tournoi de Julien de Médicis » pour célébrer
la victoire de Julien dans un tournoi. En 1480 il devient professeur
de littérature Grecque et Romaine. Cinq ans avant sa mort,
Politien créa son œuvre plus cultivée, « Miscellanea »,
dans laquelle il critiqua les anciens, coupables d’avoir influencé
trop fortement les poètes de son temps. Quatre ans après
sa disparition, Aldo Manuzio publia à Venise la première
édition de ses œuvres; Giovanni Pico della
Mirandola (1463 – 1507) formule des propositions
qui le mettent à la tête des penseurs florentins. « L’homme
est le représentant de la nature par l’acuité
de ses sens, la recherche de sa raison, la lumière de son
intelligence ; il est l’intermédiaire entre le
temps passé et le futur en marche ». Ainsi débute
son discours sur la nature humaine « De Hominis Dignitate ».
Le Printemps, 1478, détail, « Les Grâces », Sandro Filipepi, dit Botticelli, (Florence 1445 – 1510), (Florence, Offices). Cette grande peinture (203 x 314 cm) fut réalisée vers 1478 pour la villa de Castello de Lorenzo di Pier Francesco de Médicis, est considérée comme la plus haute expression du climat humaniste raffiné de la cour de Laurent le Magnifique. Sortant d’un bosquet, Zéphyr poursuit la nymphe Chloris et son souffle fait s’épanouir les jardins sous les pas de Flore. Les Grâces florentines entrelacent leurs corps voilés, nouant une ronde dans un mouvement de ballet. Mercure-Julien tend son caducée pour faire tomber une pomme d’or. Les verts se bronzent et les blancs jaunissent à l’heure où le crépuscule se fait complice de l’amour. De soie vêtue, l’héroïne s’avance d’un pas évanescent. Chacun est arrêté dans son geste par la musique du silence. Image d’une tendre Renaissance en boutons, « Le Printemps », illustre le suave, le délicat, le raffiné du poème de Politien.
La Vierge à
l’escalier, 1490-1492, Michelangelo Buonarroti, dit
Michel-Ange (Caprese 1475 – Rome 1564), (Florence, maison
Buonarroti). Descendant d’une vieille famille florentine et
après avoir reçu une formation humaniste, Michel-Ange
ne tarda pas à manifester d’extraordinaires dispositions
artistiques. Il réussit à vaincre l’hostilité
de sa famille et fut placé dans l’atelier de Ghirlandaio
en 1488. Cependant, dès l’année suivante, il
préféra fréquenter les jardins de Saint Marc,
appartenant aux Médicis, où il étudia les sculptures antiques qui y étaient rassemblées. Ses premiers essais
suscitèrent l’admiration de Laurent le Magnifique qui,
ne le traitant « pas autrement que comme un fils »,
l’accueillit dans le palais de la Via Larga où Michel-Ange
eut l’occasion de fréquenter Politien et les autres
humanistes. Les doctrines platoniciennes devinrent une composante
fondamentale de sa culture et eurent une portée considérable
autant dans son activité artistique que poétique.
Ce bas-relief est une des premières œuvres de Michel
Angel et indique chez le très jeune artiste, une orientation
stylistique déjà très sûre.
Les événements familiaux -
La fin
La paix avec le pape et
ses alliés laisse Laurent libre de se consacrer à
ses activités préférées : les lettres
et les beaux-arts. Cependant la famille Médicis subit quelques
pertes cruelles : en 1482 meurt Lucrezia Tornabuoni, mère
adorée et très attentionnée en même temps
que conseillère habile ; cinq ans plus tard c’est
le tour de Clarice Orsini, l'épouse de Laurent, qui n’était
âgée que de trente-quatre ans. Sixte IV a cessé
de vivre en 1484 ; le trône pontifical est occupé
depuis lors par un pape très proche des Médicis :
Innocent VIII, ou Giambattista Cybo. Avant d’entrer en religion,
Cybo a eu une femme et des enfants ; c’est précisément
l’un d’entre eux, Francesco, qui épousera Maddalena,
fille de Laurent et de Clarice, en 1448. La même année,
l’aîné, Pierre, se marie avec Alfonsina Orsini,
qui vient de la même famille que sa mère. Pour son
frère cadet, on choisit par contre la carrière ecclésiastique :
en 1483 déjà, à l’âge de sept ans,
Jean a reçu de Louis XI l’abbaye de Fontdouce, mais
Innocent VIII se montre encore plus généreux que le
roi de France en le nommant cardinal à treize ans. Le titre
de cardinal à l’époque est souvent indépendant
de la vocation religieuse et parfois même de la fonction de
prêtre. Le poids plus politique que religieux de cette charge,
la transforme fréquemment en monnaie d’échange
ou en don fait par le souverain pontife pour gagner la faveur de
telle ou telle famille.
Cependant les ennuis de
Laurent avec l’Eglise ne sont pas encore terminés.
Lorsqu’il a réussi à rétablir des relations
cordiales avec le pape et le Saint-Siège, voilà qu’apparaît
un moine dominicain, Girolamo Savanarola, qui provoquera d’importants
bouleversements dans la vie politique et sociale de Florence. Il
semblerait que le Magnifique n’ait jamais répondu aux
provocations politiques et personnelles de Savanarole, mais il n’est
pas exclu que Laurent entrevoie dans les paroles du moine une part
de vérité quant à la condition morale de l’Eglise.
En effet, sur son lit de mort, Laurent demande à son chevet
Fra Girolamo le censeur. Depuis des années le Magnifique
souffre du mal de la famille, la goutte, qui l’oblige de plus
en plus souvent à quitter Florence pour se rendre aux eaux,
sans toutefois obtenir de résultats. Sentant sa fin approcher,
au printemps 1492 il se fait transporter sur une civière
dans sa chère villa de Careggi, où le suivent ses
fidèles amis Politien et Pic de la Mirandole. Savanarole
se joint à eux, et recueille sa confession en présence
de Politien. Lorsque le Magnifique s’éteint le 8 avril,
1492 à l’âge de quarante-trois ans, il laisse
la Toscane – comme la reste de l’Italie – dans
une situation très difficile.
Santa Maria
Novella, terminée en 1470, détail façade,
Leon Battista Alberti (Gênes 1406 –
Rome 1472). Le rapport d’Alberti avec l’Antiquité
fut fondamental, et reprit, comme Brunelleschi, dans l’étude
des proportions des édifices romains, les bases des plans
d’architecture. En 1434, il s’installe à Florence,
où il s’investit dans l’activité culturelle
de la ville : il écrit des poèmes, et tente de
populariser l’usage de l’italien à la place du
latin. Il s’intéresse alors à la représentation
en trois dimensions des objets, à partir des travaux de Brunelleschi.
En 1436, il publie le premier traité général
sur la perspective, « Della Pictura », qui
sera une référence pour des générations
de peintres. A Florence, Alberti laissa des œuvres importantes :
entre autres, le palais Rucellai (1447-1451), qui devint un modèle
de la demeure seigneuriale florentine et dont la façade est
traitée comme une structure géométrique, rythmée
par la dispositiog;uvres théoriques, écrites en vue
de donner une base scientifique et théorique aux artistes,
que se réalisa pleinement la promotion des arts (peinture,
sculpture et architecture) au rang des « arts libéraux »,
au même titre que la littérature et la philosophie.
La Vierge à
l’Enfant, 1521-1531, détail, Michelangelo
Buonarroti, dit Michel-Ange (Caprese 1475 –
Rome 1564), (Florence, Nouvelle Sacristie de la basilique San Lorenzo).
Cette « Vierge à l’Enfant »,
se trouve au-dessus du sarcophage où reposent les restes de Laurent et
Julien de Médicis.