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CHAPITRE II : JAN VAN EYCK
Jan van Eyck : Données biographiques
Les oeuvres précédant l'Agneau Mystique
Le "réalisme eyckien"
Jan van Eyck : Données biographiques
D'après son nom, Jan va Eyck, serait né à Masseyck, à une trentaine de kilomètres de Maastricht. Cependant, les documents font défaut pour définir avec précision sa date de naissance ; tout au plus peut-on supposer qu'il est né entre 1385 et 1395. Quant à sa formation, elle reste énigmatique. Probablement il est passé à Liège comme certains travaux permettent de l'imaginer. La première mention documentaire date de 1422 et renseigne Jan van Eyck peintre et valet de chambre au service de Jean de Bavière, comte de Hollande pour lequel il s'occupe de la décoration du château. Après cette fonction, en 1425, nommé peintre et valet de chambre de Philippe le Bon, duc de Bourgogne et comte de Flandre, van Eyck réside à Lille. On sait qu'il épouse une femme, dont on ignore presque tout sauf qu'elle s'appelait Marguerite, et qu'ils ont eu deux enfants. À plusieurs reprises, van Eyck a accompli des "voyages secrets" pour son maître. Le premier l'amène en Aragon, en 1426-27 : il s'agit d'une mission de négociations pour solliciter la main d'Isabelle, fille de Jacques, comte d'Urgell. Si le projet est un échec, lors de son retour, van Eyck est accueilli chaleureusement par le magistrat de Tournai. Une deuxième ambassade, en 1428, sous la direction de Jean de Roubaix, est envoyée au Portugal, à fin de demander la main d'Isabelle, la fille du roi Jean Ier. Cette fois, un accord est conclu et le mariage sera célébré à Bruges en 1430. Ces voyages, riches en expériences, ont permis à van Eyck, de passer dans diverses contrées, dans la péninsule Ibérique, en Aragon, en Castille... et partout, il a noté, dessiné, croqué des éléments de paysages, des fragments d'architectures dont il se souviendra plus tard en élaborant ses compositions picturales. Il donnera ainsi la preuve qu'il connaît, par exemple, la végétation méditerranéenne.
Les époux Arnolfini, miroir concave, Jan van Eyck À partir de 1430, Jan van Eyck s'établit à Bruges, et il est nommé peintre de cour. Peintre illustre en son temps, il a droit par exemple, pour sa maison, à la livrée ducale et peut défiler, lors des cérémonies, derrière les hauts dignitaires. Il reçoit des commandes de portraits ainsi que des panneaux ou des retables. Les plus célèbre d'entre eux, le "Polyptyque de l'Agneau mystique", inauguré à Gand en 1432. Inscrit dans la culture humaniste, Jan van Eyck a conscience de sa fonction. Il signe ses tableaux d'une façon savante et il a une devise "Als ich chan" ("Du mieux que je peux"). Homme de son temps, peintre curieux, il s'intéresse à la géométrie, l'alchimie, la littérature, la théologie, l'anatomie et la perspective. On note par exemple dans le tableau de 1434, "Les Epoux Arnolfini", ce goût pour les lois optiques : le miroir au fond du tableau renvoie l'image des protagonistes de la scène. Le miroir deviendra d'ailleurs un des thèmes iconographiques de la peinture flamande. Les comptes de la Maison du comté de Flandre le citent encore en 1435, 1436, 1439. En 1441, le peintre meurt à Bruges ; le duc accorde une rente à sa veuve et à ses enfants. Peintre apprécié à la cour de Bourgogne, sa gloire devient européenne. Les collectionneurs italiens, les Médicis, par exemple, ont possédé très vite des oeuvres de van Eyck. En 1456, Bartolomeo Fazio, humaniste proche d'Alphonse V d'Aragon, qui règne sur Naples, distingue en Europe quatre peintre méritant les plus grands éloges : Jan van Eyck, Rogier van der Weyden, Pisanello et Gentile da Fabriano. Florence, plus hautaine que Naples, ne peut que reconnaître elle aussi, le talent de van Eyck

L'Adoration de l'Agneau mystique, ensemble du polyptyque ouvert, huile sur bois, 375 x 520 cm (ouvert). (Gand, cathédrale Saint Bavon). L’œuvre fut commencée par Hubert van Eyck, frère de Jan et continuée par celui-ci après sa mort en 1426. On pense qu'il en exécuta une partie des tables du secteur central, en particulier celle de l'"Adoration de l'Agneau", de la "Vierge" et de "Saint Jean" et du "Père éternel". Inauguré à Gand en 1432, le retable avait été commandé par l'échevin Joss Vijdt et sa femme E. Borluut, pour être installé dans l'église collégiale des deux Saints Jean, devenue plus tard la cathédrale Saint Bavon. Il s'agit d'une oeuvre fondamentale de la Renaissance flamande, composée de douze panneaux, avec une iconographie complexe comprenant des figures et des scènes sacrées, de fausses statues en grisaille, des portraits et des paysages.
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L'Agneau mystique, portrait du donateur Josse Vijd et de son épouse E. Borluut, polyptique fermé, volet gauche du registre inférieur, 48 x 37 cm, (Gand, cathédrale Saint-Bavon). Drapé dans sa robe rouge vermeil, bordée de fourrure brune, le donateur, dont les mains jointes sont fort ridées, prie dévotement agenouillé. De nombreux détails d'un réalisme impitoyable soulignent son âge avancé : le crâne à peu près complètement chauve, le regard se manifestant fatigué sous des paupières qui tendent à s'affaisser, le front sillonné de rides profondes, les artères saillant fortement aux tempes. Cette représentation parfaitement réussie d'un vieillard plein de sagesse et de douce mansuétude est un des premiers portraits de style réaliste de l'école flamande.
L'agneau mystique. Premier volet droit du registre supérieur (détail de l'ange organiste), (Gand, cathédrale Saint-Bavon). Un ange drapé dans un superbe manteau de brocart est assis devant le clavier d'un orgue. Ses mains touchent l'accord en do majeur, et tout son être semble transporté par cette belle harmonie. Ce panneau, le mieux conservé du retable nous révèle tout le talent du maître. La texture de la matière est rendue avec une beauté surprenante : les tuyaux d'orgue brillent comme l'étain neuf ; les cheveux châtains de l'ange, étroitement serrés par l'étau d'une diadème d'or aux joyaux multicolores, ondulent librement sur les épaules. Les veines du bois sont apparentes. Le manteau, broché d'or et brodé de velours noir, tombe en plis lourds.
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L'Agneau mystique, Adam et Eve, (Gand, cathédrale Saint Bavon). Jean van Eyck avait la vision statique des corps. Son "Adam" et son "Eve" sont des copies parfaites de modèles dévêtus et au repos. Ils n'ont pas l'allure vivante des formes de Masaccio, qui avait la vision dynamique.

Portrait de Margareta van Eyck, 1439, (Stedelijke Museum, Bruges). Ce portrait est l'une des oeuvres les plus intimes de van Eyck. Peut-être a-t-il été réalisé à l'occasion d'un anniversaire de mariage, peut-être était-ce un présent du peintre à son épouse. Il reflète en tout cas l'intention d'une rencontre avec le spectateur : le regard est dirigé vers l'extérieur du tableau, et Margareta semble même parler par l'entremise de l'inscription sur le cadre : "Mon époux Jan van Eyck m'a accomplie en 1439 ». Ce sont des portraits "descriptifs et non interprétatifs", en ce sens que "le manque, ou plutôt la dissimulation de qualités précisément définissables, leur confère une profondeur particulière, que l'on est à la fois tenté et découragé d'explorer", Panofsky.
Les oeuvres précédant l'Agneau Mystique
On sait de Jan van Eyck qu'il est au service du duc Jean de Bavière, probablement à La Haye, de 1422 à 1424, puis peintre et valet de chambre de Philippe le Bon à partir de 1425. Il accompagne à Portugal, en 1428, l'ambassade bourguignonne chargée de négocier le mariage de l'infante Isabelle avec le duc de Bourgogne. C'est dire qu'il a eu un minimum de dix années de production avant l'achèvement (1432) du polyptyque "l'Agneau mystique" (commencé par son frère Hubert disparu en 1426 et continué par Jan après sa mort), auxquelles on peut ajouter encore quelques années qui ont dû lui permettre d'achever sa formation. Le tableau le plus ancien qu'on lui reconnaisse est une Crucifixion, peinte entre 1417-1422, aujourd'hui au Metropolitan de New York, où il témoigne déjà d'une inventivité et d'une nouveauté surprenantes. On pense qu'il eut une formation d'enlumineur compte tenu de la minutie dans les détails de ses oeuvres, ainsi que de la rupture de ses figures par rapport au gothique ; en cela son travail ressemble à celui des enlumineurs parisiens comme J. de Coene et les frères Limbourg, comme le prouvent les deux pages enluminées que nous sont parvenues du Livre des Heures, dites de Turin, exécutées aux alentours de 1420.
En 1428 il peint le portrait de l'infante Isabelle. Portrait d'un type nouveau: la princesse est représentée en buste, s'inscrivant dans une fenêtre de pierre sur le rebord de laquelle elle appuie sa main gauche. Le portrait est aujourd'hui perdu, mais l'oeuvre nous est connue par la photographie d'un dessin. Le dessin laisse deviner que le fond a été modelé par des effets d'ombre et de lumière pour faire percevoir plus nettement la profondeur de l'espace. Cette formule, le peintre la reprendra plus tard, en 1439, pour faire le portrait de son épouse, Margareta van Eyck. Au XVe siècle déjà, van Eyck est cité par des érudits italiens, notamment ceux provenant de l'entourage du roi Alphonse V d'Aragon, qui avait acquis plusieurs oeuvres de l'artiste. Ainsi les découvertes de l'artiste sur les propriétés des couleurs sont remarquées par Bartolomeo Fazio dans "De Viris Illustratibus" vers 1445 ; on assiste alors à l'élaboration de la légende, reprise par Vasari, selon laquelle Jean van Eyck, fut l'inventeur de la peinture à l'huile. Il s'agit plutôt du perfectionnement d'une technique déjà connue.
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Crucifixion. Volet gauche d'un diptyque, 1417- 1422, 56,5 x 19,7 cm. Jan van Eyck, (New York, Metropolitan Museum of Art). C'est le tableau le plus ancien qu'on lui reconnaisse. Il peut être situé entre 1417 et 1422. Le diptyque a du être peint en France, probablement pour le dauphin Charles, futur Charles VII, et témoigne déjà d'une inventivité et d'une nouveauté surprenantes. Cette "Crucifixion" est traitée selon la formule, développée antérieurement en Italie et en Allemagne, des trois croix entourées par une foule d'incroyants. C'est le travail d'un artiste qui s'est certainement formé dans les ateliers de miniaturistes parisiens.
La Vierge dans une église, vers 1425, 32 x 14 cm, Jan van Eyck, (Berlin, Staatliche Museen). Alors que les peintres italiens de la perspective représentent des portiques classiques et des édifices aux lignes orthogonales, Jan van Eyck décrit l'intérieur d'une cathédrale gothique à l'architecture plus complexe. La Vierge Marie est disproportionnée par rapport à l'édifice qui l'abrite, mais cette différence de taille ne produit pas un effet dérangeant. Le thème de la Vierge trônant dans le choeur d'une église est repris dans le minuscule et ravissant Triptyque de Dresde, signé et daté 1437, Gemäldegalerie, Dresde), avec sur les volets saint Michel, présentant un donateur non identifié, et sainte Catherine.
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La Vierge au Chancelier Rolin, détail, vers 1430, huile sur bois, 66 x 62 cm., (Paris, musée du Louvre). Rolin en 1424 est fait chevalier et reçoit en cadeau de la part du duc "une ceinture de soie noire, garnie de boucles mordant et de clous de fin or" qu'il porte sur le tableau. Lorsqu'il doit se borner à représenter deux personnages, comme "La Vierge au Chancelier Rolin", van Eyck les met en face l'un de l'autre, à la même échelle, et ménage comme centre de résistance, un espace vide, où il montre un paysage large et clair, peint avec un pinceau très fin, ce qui montre encore de pratiques de la miniature.
Nativité de saint Jean-Baptiste et Baptême du Christ, Enluminure des Heures dites de Milan-Turin, Jean Van Eyck, (Turin, Museo Civico). Fait partie des deux enluminures qui nous sont parvenues d'un livre d'heures peint probablement par van Eyck pour Jean de Bavière. Elle représente une scène d'intérieur décrite avec minutie et régie par une savante perspective.
Le "réalisme eyckien"
Considéré comme le créateur d'une nouvelle manière de peindre, Jan van Eyck est l'héritier du Maître de Flémalle et peut-être aussi de son frère Hubert van Eyck. Le réalisme de van Eyck est très différent de celui de Robert Campin : il est plus raffiné, et en même temps plus savant. Son approche de la réalité s'appuie d'abord sur une lumière subtile et génératrice d'une perception de l'espace. Son coloris est fondé sur des harmonies précieuses. Van Eyck abandonne le gothique "international" élégant et compliqué. Ses recherches le conduisent à construire des espaces rigoureux, des formes fermes et à accumuler des détails pittoresques délicieusement observés. Initiateur d'une nouvelle approche de la réalité, il est, en tout cas, resté étranger aux nouveautés introduites en Italie au XIVe siècle. Les espaces peints ne sont pas l'application rationnelle d'un système de perspective mathématique comme cela se pratique en Italie, mais sont le fruit de recherches et d'observations empiriques. La profondeur est davantage suggérée par une perspective atmosphérique, préférant la modification des couleurs, passant des tons soutenus à l'avant-plan, à des tons légers, presque transparents à l'arrière-plan.
Jan van Eyck peint avec précision chaque détail, il joue avec les reflets et l'intensité lumineuse. La nouvelle utilisation de la peinture à l'huile permet d'obtenir des modelés délicats, des couleurs éclatantes et des atmosphères lumineuses. Ayant perfectionné cette technique, il l'applique d'une manière méthodique. C'est la parfaite maîtrise des moyens techniques qui permet au peintre de rendre avec précision les matières comme la fourrure, les différents tissus, les brocarts, les bijoux. Ses portraits occupent une place importante : non seulement des portraits de donateurs dans les compositions religieuses mais aussi des portraits isolés. Ici, les détails anecdotiques disparaissent pour permettre à l'artiste de saisir la psychologie de son modèle. Son oeuvre présente une grande homogénéité. Jan van Eyck est déjà un humaniste même s'il est, par certains aspects, encore imprégné de la tradition chrétienne médiévale. Il offre à la fois l'image de la fragilité de l'être humain, de la fugacité des valeurs terrestres et de l'éternité, de la permanence de la puissance divine.

L'Annonciation, détails, 90,2 x 34,1 cm, vers 1434-1436, Jan van Eyck, (Washington, National Gallery). Parmi les œuvres conservées du peintre, il n'y en a qu'une qui soit généralement tenue pour une commande ducale : cette "Annonciation" destinée à la chartreuse de Champmol. À l’origine faisant probablement partie d'un triptyque, il s'agirait du volet gauche. Elle représente l'Annonciation faite à Marie, décrite par Saint Luc dans les Evangiles. Le symbolisme religieux parle dans chaque détail, exposant la signification de l'annonce, et la relation entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Ainsi dans les dessins du plancher, le peintre a représenté David décapitant Goliath et Samson détruisant le temple philistin, deux événements de l'Ancien Testament, qui préfigurent le salut de l'humanité par la venue du Christ.

L'agneau mystique (détail des prophètes). Panneau central ,(Gand, cathédrale Saint-Bavon). Le premier groupe, à gauche de l'autel et de la Fontaine de vie, est composé des douze petits prophètes. Quelques-unes des personnages tiennent en main des livres ouverts dont le parchemin est orné de belles lettrines coloriées. Van Eyck était lui-même un enlumineur, et un bibliophile. Le retable gantois ne compte pas moins de vingt livres dont tous les détails sont reproduits avec une parfaite minutie.
Vierge au Chartreux, vers 1441-1443, huile sur toile, 47 x 61 cm, (New York, Frick Collection). Ce tableau représente la Vierge à l'Enfant avec sainte Barbe, sainte Elisabeth de Hongrie et le donateur, un moine chartreux. L'oeuvre qui présente des analogies avec la Vierge au chancelier Rolin est un original tardif de van Eyck qui peut avoir été finie par son élève Petrus Christus.
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