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  La naissance d'un réalisme pictural Jan van Eyck Rogier van der Weyden Les successeurs de Jan van Eyck
  La peinture flamande en France La Flandre et l'Italie Vers un art hispano-flamand
 

 

CHAPITRE IV : LES SUCCESSEURS DE JAN VAN EYCK

 

Le "réalisme septentrional"

Pétrus Christus (Baerle vers 1410 - Bruges 1472/73)

Dirck Bouts (Haarlem 1415 - Louvain 1475)

Hans Memling (Seligenstadt 1435/40 - Bruges 1494)

Joost van Wassenhove (Juste de Gand) (activité documentée de 1460 à 1475)

Hugo van der Goes (Gand 1435 env. - Audergem 1482)

 


 

Le "réalisme septentrional"

La notion de "réalisme septentrional" est l'idée selon laquelle les artistes des pays au nord de l'Italie cherchaient à imiter la réalité avec la même obstination que leurs contemporains florentins. En fait, dès 1400, les principaux artistes de France et des Pays-Bas avaient acquis une maîtrise technique stupéfiante et dépassé l'imitation pour atteindre un niveau de créativité exceptionnel. Jan van Eyck et ses contemporains estimaient sans doute qu'un artiste compétent devait être capable d'imiter la réalité de façon convaincante et qu'ayant franchi ce stade, il était censé déployer ses capacités dans un autre but : charmer, troubler, émouvoir ou éclairer le public.

Après 1432, date de l'achèvement de l'"Agneau Mystique", le réalisme flamand (sans que cela suppose qu'il soit uniquement la création de peintres du comté de Flandre) se développe d'abord dans les créations des deux principaux artistes de la première génération : Jan van Eyck et Rogier van der Weyden (Robert Campin n'ayant plus qu'une pratique assez réduite). Ensuite il devient le style dominant pendant tout le siècle et nombre d'artistes vont l'illustrer, chacun apportant alors les variantes de sa sensibilité personnelle. Citons seulement Pétrus Christus et Dirck Bouts, proches de Van Eyck, Hans Memling qui passe pour été formé auprès de Rogier van der Weyden, Juste de Gand et surtout Hugo van der Goes qui introduit une tension dramatique dans ses créations.

 

Mort de la Vierge, détail, vers 1480, Hugo van der Goes (Bruges, Groeninge Museum). En 1477, van der Weyden est atteint d'une maladie mentale et se retire dans un couvent augustin en tant que frère convers, mais n'interrompt pas complètement son activité. C'est en effet de cette période que date la "Mort de la Vierge" où transparaît une tension dramatique plus aiguë, traduite par l'irréfrénable animation expressive des personnages.

 

Pétrus Christus (Baerle vers 1410 - Bruges 1472/73)

L'artiste qui signa plusieurs tableaux "Pétrus Christus" est originaire de Baerle, nom d'un village près de Gand. On ne possède pas d'informations précises sur sa formation, qui dut en tout cas se dérouler au contact de l'art de Van Eyck déjà dans sa prime jeunesse. Il se perfectionne dans son métier à Bruges. Chez Jean van Eyck ? C'est possible. On retrouve dans ses oeuvres, la représentation d'objets dont ce dernier s'était servi (miroirs, draps d'honneur, carpettes). L'artiste n'obtint son inscription comme bourgeois de Bruges qu'en 1444, trois ans après la mort de Jan van Eyck, mais il est probable qu'il résidait déjà depuis longtemps en cette ville où il y restera jusqu'à sa mort. Son activité se place dans la période comprise entre celle de Jean van Eyck et celle de Memling.

Pétrus Christus et son épouse faisaient partie de la fameuse confrérie religieuse "Notre-Dame de la Neige" à Bruges. Nombre de ses adhérents appartenaient sans nul doute aux milieux dans lesquels se recrutait habituellement la clientèle de Christus ou de Memling (bourgeoisie, haute finance, noblesse). On peut donc présumer que leur affiliation ne fut pas motivée uniquement pour des raisons religieuses, mais aussi par la perspective de contacts professionnels. L'oeuvre de Pétrus Christus joua un rôle important dans la diffusion de la culture picturale flamande dans les pays méditerranéens. Les nombreux étrangers vivant où séjournant temporairement à Bruges représentaient également une part importante de la clientèle de Pétrus Christus. Et ils étaient grands amateurs de portraits. Pétrus Christus avait du portrait une conception uniformisée. Dans certaines de ses oeuvres, la pose, la forme et la taille de la tête sont manifestement tirées d'un fonds commun. L'individualisation des modèles ne s'opérait qu'aux stades ultérieurs du processus pictural, accordant alors une grande attention aux détails de la physionomie.

 

Portrait d'Edward Grymeston, (Londres, National Gallery). Edward Grimston, noble anglais et diplomate au service d'Henry VI, roi d'Angleterre en 1446 visite Calais et Bruxelles en tant qu'ambassadeur. Il se rend Bruges pour se faire portraituré par Pétrus Christus. L'artiste place le personnage à mi-corps dans un intérieur, il tient dans ses mains le collier de l'ordre de Lancastre, ses armoiries figurant derrière lui. À l’instar d'autres peintres immigrés - notamment Jan van Eyck et Memling - qui avaient connu le succès dans cette ville de Bruges sur la scène du commerce international, ainsi que par la perspective d'y trouver des mécènes parmi les innombrables marchands venus d'ailleurs qui y résidaient ou y faisaient étape.

 

Saint Eloi à l'étude, détail, 1449, Pétrus Christus, (New York, Lehmann Collection). Dans cette scène qu'on poudrait qualifier presque de "scène de genre" qui se déroule à l'intérieur d'une boutique d'orfèvre (Saint Eloi, est le patron des orfèvres). Comme Van Eyck dans "Les époux Arnolfini" et comme tant d'autres après, le peintre utilise ici le miroir pour faire rentrer le spectateur dans le tableau. Le miroir permet d'apercevoir deux hommes qui regardent dans la boutique, et des maisons typiques de Bruges. Le jeune couple est en train d'acheter une bague de fiançailles que l'orfèvre se dispose à peser. Sur le comptoir, on reconnaît des monnaies de différents pays, des florins, des angels et des écus de Philippe le Bon.

 

Portrait de jeune fille, après 1460, (Berlin, Staatliche Museum). Une jeune fille se tient dans son intérieur. Elle est éclairée par une lumière naturelle frontale provenant d'une fenêtre. Son regard se tourne vers la gauche, comme pour intercepter celui du spectateur. Son visage a la pureté et le brillant de la porcelaine. Aucun pli sur la peau, aucune pilosité. On remarque à peine ses cheveux tirés, couverts par une coiffe. On serait plus près de la description d'Upton : "une perle polie, presque opalescente, se trouvant sur un coussin de velours noir".


Dirck Bouts

Né vers 1415 et originaire des Pays-Bas du Nord, Dirck Bouts s'établit à Louvain dans les années 1447-48 où il réside jusqu'à sa mort en 1475. Artiste honoré et réputé, il y mène une existence aisée, multiplie les contacts avec les milieux universitaires et est chargé par les autorités d'importantes commandes officielles : le "Martyre de saint Erasme" (1458), le "Retable du Saint-Sacrement" (1464-1468) ou la "Sentence de l'empereur Othon (1468-1475). Pour les Rois Catholiques, grands collectionneurs de peinture flamande, Bouts exécuta un autel de la Passion pour la cathédrale de Grenade. Même s'il subit l'influence de l'école de Rogier van der Weyden, il abandonna la mobilité pleine de vie et la précision du tracé du maître pour adopter un modelé plus doux et une position fondamentalement contemplative. Son oeuvre principale, à l'attribution certaine, est le polyptyque de la "Dernière Cène" (Louvain, église Saint Pierre). Le tracé de ses peintures est très fin, la perspective très étudiée et les détails extrêmement précis ; enfin, elles se caractérisent essentiellement par un ton solennel, sévère et tranquille.


Portrait d'homme (Jan van Winckele?), 1462, Dirk Bouts, (Londres National Gallery). Les portraits avec de personnages placés dans des intérieurs, ils ont de précédents dans le "Portrait de Giovanni Arnolfini et sa femme" de Van Eyck, ainsi que chez Memling (très fréquents). L'idée très artificielle de placer une figure à mi-corps devant un lointain panorama remonte peut-être à Van der Weyden, qui l'a utilisée dans son "Triptyque Braque", vers 1452 du Louvre. L'association du cadre et du paysage peut être comprise comme un développement logique du "portrait avec vue par une fenêtre", dont il est communément admis qu'il fut introduit par Dirk Bouts en 1462.

 

     

La Justice d'Othon (Panneau de l'Epreuve du feu), détails, 1468-1475, (Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts). Commandés par la magistrature de Louvain pour la salle du conseil de l'hôtel de ville, constituent la dernière oeuvre importante de Dirck Bouts. Si au départ quatre panneaux étaient prévus, Bouts meurt avant même d'avoir pu achever le deuxième. Susceptible d'inciter les juges à l'équité, à la prudence et à la circonspection par le biais d'un exemple flagrant d'injustice, l'oeuvre de Bouts avait à l'époque une fonction d'enseignement et d'éducation à l'impartialité.

Le deuxième panneau, l'Epreuve du feu (et le premier à avoir été exécuté par l'artiste) relate l'audience de l'empereur Othon. La veuve lui demande réparation et se soumet à l'épreuve du feu. Elle tient dans la main une barre de fer incandescente qui ne la brûle pas et qui prouve l'innocence de son mari supplicié. À l’arrière-plan, un bûcher consomme la méchante impératrice, reconnue coupable de fausse accusation. La morale est sauve.

 

La Dernière Cène, 1444-1447, détails, Dirck Bouts (Louvain, église Saint-Pierre). Dirck Bouts fait partie de la génération qui suit Rogier van der Weyden. Avant de s’établir définitivement à Louvain,vers 1445, il travailla sans doute à Haarlem, qui dut être à cette époque un centre artistique actif et renommé. La "Dernière Cène" fut commandé à Bouts par la Confrérie du saint Sacrement à Louvain. Le peintre abandonne les représentations traditionnelles du Christ rompant le pain, de la communion des apôtres et de la trahison de judas. Le repas se déroule dans une vaste pièce, plutôt réfectoire de couvent que salle à manger de demeure patricienne.

 

Hans Memling (Seligenstadt 1435/40 - Bruges 1494)

D'origine allemande, Memling fut à Bruxelles, l'élève et collaborateur de Rogier van der Weyden. Dans l'atelier de Rogier, il découvrit les techniques et les traditions des Pays-Bas, les principes du dessin et la manière de renforcer l'expressivité par la distorsion et l'ambiguïté. Après la mort du maître (1464), il s'établit à Bruges, dont la citoyenneté lui fut accordée en 1465 où il passa le reste de sa vie, dirigeant un atelier très actif. Il semble être resté en rapport avec l'atelier de Rogier van der Weyden, qui continuait à fonctionner sous la direction des descendants de Rogier, ainsi qu'avec certains autres associés de Rogier, comme le Maître de l'Adoration du Prado. Lorsque Memling s'installa à Bruges, le nom et l'oeuvre de Jan van Eyck y étaient tenus en grande estime. Le style de Memling est celui d'un esprit porté à la rêverie, d'un tempérament calme et égal. La composition simple est bien ordonnée, les figures se meuvent avec délicatesse, leurs gestes sont lents, leur expression est douce et leur religiosité est accessible à tous. Le coloris est parfois trop éclatant ; il n'a jamais la richesse intense des oeuvres des grands prédécesseurs. L'artiste aime à raconter longuement, mais il ne possède pas le sens épique. Par contre, c'est un exquis poète et il excelle dans l'évocation de Vierges délicates, à la fois humaines et divines.

À Bruges, Memling apporta des idées nouvelles en matière de portrait. Dans ses tableaux religieux, Memling glissait volontiers des portraits parmi l'assistance. Pour certains de ses portraits, Memling mettait aussi ses clients dans la peau de personnages de l'Evangile ; ainsi, Anne Willemszoon incarne la prophétesse Anne dans la "Présentation au Temple", sur le volet droit du triptyque de l'"Adoration des Mages", au Prado. La prestigieuse commande du "Jugement dernier" faite à Bruges par le banquier florentin des Médicis, Angelo Tani, éveilla l'intérêt des hommes d'affaires italiens résidant ou séjournant à Bruges. De nombreux membres de la colonie florentine, mais aussi vénitienne, commandèrent leur portrait à Memling. Premier portraitiste de Bruges, Memling gagna les faveurs de la communauté italienne. Au cours des années 1470, les clients italiens de l'artiste commencèrent à ramener leurs portraits dans la péninsule. L'arrivée de ces oeuvres en Italie coïncida avec une période d'intérêt sans précédents par le portrait, qui s'expliquait par le savoir humaniste et le culte de l'Antiquité, ainsi que par l'augmentation de la demande, et aussi par une perception croissante du raffinement propre aux oeuvres des Pays-Bas.

 

 

Le Jugement dernier, 1466-1473, Hans Memling, (Gdansk, Muzeum Narodowe). Dans les années 1460, Memling reçoit une commande du banquier florentin Angelo Tani, directeur de la filiale brugeoise des Médicis : ce triptyque du "Jugement dernier" est l'une des oeuvres les plus imposantes de toute la carrière du peintre et son histoire mouvementée a donné lieu à une abondante littérature. Angelo Tani l'avait commandé pour la chapelle de l'abbaye de Fiesole (près de Florence). Tommasso Portinari, son successeur à la tête de la banque Médicis, le fit transporter par bateau en 1473. La galère florentine "San Matteo", battant pavillon bourguignon, devait faire route vers Pise via l'Angleterre. Le 27 avril, peu après avoir quitté le port de Bruges, elle fut attaquée par le capitaine Paul Bennecke, originaire de Dantzing (Gdansk). Le retable de Memling qui faisait partie du butin fut revendiqué par les marins que l'installèrent dans une chapelle de l'église Notre-Dame de Dantzing, en dépit des protestations et des interventions écrites de Portinari.

 

Portrait d'homme au col de fourrure tacheté, vers 1475, panneau, 38 x 27 cm (Florence, Galleria degli Uffizi). Ce portrait d'homme, acquis par les Offices comme un Antonello da Messina, fait sans doute partie de ces portraits commandés à l'artiste par les négociants italiens - originaires de Florence, Venise, Gênes, etc. - établis à Bruges. Le tableau représente un jeune homme, le visage de trois quarts vers la gauche, devant un paysage dont la ligne d'horizon, comme sur la plupart des portraits de Memling, se profile à hauteur de la nuque. Le modèle porte, par-dessus un pourpoint de couleur rouge, un manteau de velours noir orné au col et aux poignets d'une large bordure en fourrure marron clair à tâches sombres.

 

Triptyque avec les saints Christophe, Maur et Gilles (Triptyque Moorel), 1484, Hans Memling, (Bruges, Groeningemuseum). Le "Triptyque Moreel" est une commande de Willem Moreel, homme politique, banquier et négociant brugeois influent (il faisait le commerce des épices), et de son épouse Barbara van Vlaenderberch, pour sa chapelle de l'église Saint-Jacques. Ce triptyque avec les saints Christophe, Maur et Gilles ; le donateur lui-même et son épouse, avec leurs cinq fils et onze de leurs filles sont représentés sur les volets. Le triptyque fournit l'un des premiers exemples du portrait de famille conçu comme un groupe qui deviendra à la mode en Flandre à partir de 1485 et qui traduit un changement de mentalité des élites - et plus précisément du patriciat urbain - à l'égard du lien familial et de la généalogie. Dans tous les tableaux de Memling, les donateurs, à genoux, sont faciles à identifier. Mais l'artiste, a aussi incorporé à certaines de ses oeuvres religieuses des personnages reconnaissables, qui sont là en observateurs ou participent à l'action. Il peut s'agir de portraits de parents, d'amis ou d'associés du donateur. Dans "Le Jugement dernier", le visage endommagé de l'âme nue qui s'agenouille sur le plateau de la balance de saint Michel a les traits de Tommasso Portinari, et bon nombre de personnages, parmi les élus comme parmi les damnés, pourraient être d'autres confrères banquiers du donateur Angelo Tani.

 

Portrait d'homme avec une monnaie de l'empereur Néron (Bernardo Bembo ?), 1473-1474?, (Anvers, Koninklij Museum voor Schone Kunsten). Weale (1871) est le premier à avoir reconnu la main de Memling dans ce portrait répertorié comme une oeuvre d'Antonello da Messina. Le portrait montre un homme d'âge moyen en buste, la tête tournée vers la droite, se profilant devant un paysage. Son visage est éclairé par la gauche. Il est vêtu d'une veste noire, fermée par un lacet sous le col replié d'une chemise blanche, et coiffé d'un bonnet noir couvrant des cheveux bruns bouclés. De la main droite, il présente une monnaie antique à l'effigie de l'empereur Néron portant une légende. Certains historiens postulent que ce portrait représente l'humaniste vénitien Bernardo Bembo qui séjourna en 1473 en Flandre en qualité d'ambassadeur de Venise à la cour de Charles le Téméraire, avant d'être envoyé en 1475 à Florence. Ce portrait aurait inspiré ainsi à Sandro Botticelli son "Portrait d'homme avec une médaille de Cosme l'Ancien" daté vers 1475.

 

Joost van Wassenhove (Juste de Gand) (activité documentée de 1460 à 1475)

L'artiste connu sous le nom de "Juste de Gand" est Joost van Wassenhove, peintre qui acquit la maîtrise de la corporation des peintres d'Anvers en 1460 et de celle de Gand en 1464. Formé sur l'exemple de Jan van Eyck, avec de nombreuses références à R. van der Weyden. Il est mentionné dans les documents en 1465, 1467 et 1468 ; à Gand il travailla et fut l'ami de Van der Goes, qui l'aida à partir pour l'Italie en 1472. De 1473 à 1476, "Giusto da Guanto" est cité comme peintre à la cour du duc Federico da Montefeltro, à Urbino. Il travailla à la décoration de le "studiolo" du duc et réalisa la série de portraits d'"hommes célèbres". Le peintre espagnol Pedro Berruguete lui succéda. Toujours à Urbino Juste de Gand réalisa avec la "Communion des Apôtres" une synthèse historiquement très importante entre les deux plus grandes expériences artistiques de l'époque. C'est d'après cette oeuvre qu'on détermine les caractères de style propres à l'artiste. Ce son l'aisance dans la composition, la distinction réservée du coloris et une âpreté bien gantoise dans la forme cependant élégante. Alors que son influence sur les artistes italiens (dont Bramante) est certaine, la question reste ouverte de ses rapports sur la peinture des Flandres, sur laquelle ses expériences semblent avoir laissé peu de traces.

 

Adoration des Mages, vers 1465, Juste de Gand, (New York, Blumenthal Collection). Cette peinture qui fait partir des premières oeuvres documentées de l'artiste, est proche du style de Dirk Bouts, se distingue toutefois par un plus grand sentiment lyrique. Probablement commissionnée pour un couvent près de Burgos, en Espagne, l'oeuvre a été peinte sur toile pour facilité son transport.

 

Hugo van der Goes (Gand 1435 env. - Audergem 1482)

La date de sa naissance est incertaine, mais il serait né à Gand, à en juger d'après une note dans les comptes de la ville de Louvain de 1479 concernant l'estimation que Van der Goes devait faire des oeuvres livrées par Bouts à cette ville. Il parvint à la maîtrise en 1467, à Gand; il devient franc maître de la Gilde locale et en quelques années conquiert un succès foudroyant. Les commandes officielles se succèdent. Il participe à Bruges aux décorations qu'on crée à l'occasion du mariage de Charles le Téméraire, ainsi que pour les festivités des "Joyeuses entrées". Mais brusquement en 1475, le peintre renonce à sa carrière publique, offre tout ce qu'il possède à l'Eglise et entre comme "frère convers" au monastère de Rouge Cloître. En 1476, il peint son chef-d'oeuvre. Il s'agit d'une commande de Tommasso Portinari, riche banquier florentin qui gérait à Bruges les affaires des Médicis. Vers 1480, au retour d'un pèlerinage à Cologne, le peintre est atteint d'une étrange maladie. Il délire à haute voix, affirme qu'il est trop prétentieux car il n'a pas pu égaler l'art de Jan van Eyck, prétend qu'il est maudit et condamné à l'enfer. Les choses semblent assez graves puisque le prieur du couvent accepte "qu'on joue de la musique afin de le calmer". Il mourut en 1482.

Parmi tous les primitifs flamands, Hugo van der Goes est le seul à prendre une épaisseur humaine, le seul qui semble avoir été autre chose qu'un brave artisan respectueux de la tradition médiévale. Souvent on l'a même assimilé au "génie" de la Renaissance, tourmenté par l'influence néfaste de Saturne, planant loin au-dessus du commun des mortels mais toujours prêt à sombrer dans la folie. Le style très personnel de Van der Goes apporta une nouvelle vigueur à l'art flamand au moment où de nombreux épigones de Rogier van der Weyden transformaient en formules aisées l'art élégant de cet artiste. Ce style ne constitue pas un retour au réalisme : la conception artistique d’Hugo van der Goes reste toujours d'essence transcendante. Le "Triptyque Portinari", arrivé en 1483 à Florence, où il suscita l'intérêt et l'admiration des contemporains et influença nombre d'artistes, est le témoignage le plus important de l'importation d'oeuvres d'art flamandes en Italie au cours du XVe siècle.

 

     

Adoration des Bergers, vers 1480, Hugo van der Goes, (Berlin, Staatliche Museen). Dans cette oeuvre riche en personnages, les bergers accourent à l'annonce de la naissance du Christ et deux figures de prophètes tirent un rideau dévoilant la scène. La force suggestive des figures, la gamme très riche des expressions faciales et gestuelles, la luminosité chromatique et la description minutieuse des objets constituent presque une somme de la tradition de Van Eyck et Van der Weyden, mais les éléments italianisants qui s'y trouvent, placent l'oeuvre de Van der Goes, parmi les premiers exemples de contact entre les deux cultures.

 

     

Retable Monforte, détails, vers 1470, Hugo van der Goes, (Berlin, Staaliche Museen). Ce retable qui doit son nom au collège des jésuites de Monforte de Lemos en Galice où il se trouvait avant d'être acheté en 1913 par le musée berlinois, est probablement l'une des premières oeuvres de l'artiste. Le point de vue peu élevé adopté par le peintre, comme si, imitant l'aîné des rois, il s'était agenouillé lui-même devant la scène, fait que la plupart des autres personnages sont vus d'en bas. On pourrait la qualifiée de scène théâtrale, tout comme dans l'"Adoration des Bergers" du même musée où deux prophètes dévoilent la scène en ouvrant une tenture.

 

     

Portrait de Maria Portinari (Baroncelli), Hans Memling (New York, Metropolitan Museum); Le Retable Portinari, détail, Maria Portinari, Hugo van der Goes (Florence, Galleria degli Uffizi). Les changements apportés dans le portrait de la dame par Hugo van der Goes, au niveau du hennin, ainsi que le remplacement d'un empiècement noir du corsage de la robe, par un décolletage plus élégant, jouant sur la transparence, ont probablement été demandés par Marie elle-même. Le hennin orné de perles, le collier d'une extraordinaire complexité et l'anneau d'or rehaussé de deux pierres précieuses devaient être particulièrement chers à la jeune femme, car le contemporain de Memling, Hugo van der Goes, les a intégrés dans son propre portrait de Marie, qui figure vêtue d'une robe plus modeste, dans son "Retable Portinari".