Alfonso I de Naples Ferrante I de Naples

Musique napolitaine (I)

Musique napolitaine (II)
 

 

NAPLES ET LA DYNASTIE CATALANO - ARAGONAISE

ALFONSO V LE MAGNANIME

 

La Renaissance à Naples

La maison d'Aragon

Alfonso V d'Aragon, dit le Magnanime (1396 - 1458)

Le goût pour l'art flamand

Les humanistes à la cour de Naples

 


 

La Renaissance à Naples

Au seuil du XVe siècle, l'art à Naples est encore fortement dominé par les courants du gothique tardif. Le roi René d'Anjou, amant des arts et peintre lui-même, réside à Naples de 1438 à 1442. L'influence franco-flamande, sensible au cours de son règne, joue un rôle important dans la formation de Colantonio, grand interprète de la nouvelle peinture de la Renaissance. Les guerres entre la maison d'Anjou et d'Aragon se soldent par la victoire d'Alfonso V le Magnanime qui entre triomphalement à Naples le 26 février 1443 ; l'année suivante, il monte officiellement sur le trône sous le nom d'Alfonso Ier d'Aragon. L'avènement de la nouvelle dynastie aragonaise produit une extraordinaire floraison des arts et marque un véritable tournant par rapport à la Renaissance. Au gothique international s'ajoutent désormais les apports d'artistes de différentes provenances. Roi lettré et esthète, et se plaçant sous le signe d'une culture européenne très attirée par la peinture flamande, Alfonso (1442 à 1458) fait en effet appel aux maîtres italiens et étrangers les plus renommés, qui concrétisent son plan ambitieux de réaménagement urbain et mettent en place un cadre culturel fort complexe ; l'architecture civile, dominée dans un premier temps par les influences catalanes, se renouvelle à l'enseigne de la Toscane. Sous le long règne de Ferrante Ier (1458 à 1495), mais surtout grâce au mérite de son fils Alfonso (dénommé Alfonso II de 1494 à 1495) arrivent des artistes de différentes origines. Lié politiquement à la Florence des Médicis, Alfonso II appelle certains des plus célèbres artistes de Toscane et d'Italie du Nord, dont Giuliano da Maiano, Francesco di Giorgio Martini, Benedetto da Maiano, et Guido Mazzoni, arrivé d'Emilie en 1489. Avec l'extinction de la dynastie aragonaise Naples allait rester une vice-royauté de la couronne espagnole, jusqu'à 1734.

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Cortège triomphal : trompettes et musiciens, détail de la porte d'entrée du Castel Nouvo, Domenico Cagini (documentée vers 1420-1492), (Naples, Castel Nouvo). Alfonso d'Aragon apporta dans sa nouvelle capitale le cérémonial et même les courtisans et les musiciens de ses cours espagnoles de Barcelone et de Valence (Valencia). Son fils et successeur, Fernando ou Ferrante (1458-1494) donna une impulsion importante à l'activité artistique de la ville et sa chapelle musicale était à l'époque la plus prestigieuse et la plus riche d'Europe.

 

La maison d'Aragon

Cette famille qui remonte à Ramire Ier d'Aragon (1035-1063), fils illégitime de Sanche III, régna, entre autres, sur l'Aragon, la Catalogne, Valence, Majorque, la Sicile, la Sardaigne, Naples et Athènes. L'intervention de la maison d'Aragon en Italie découle des ambitions dynastiques de la famille, mais aussi des aspirations de la Catalogne à commercer en Méditerranée. Son engagement en Sicile date des "Vêpres siciliennes" (la révolution de 1282 contre Charles Ier d'Anjou): le roi Pedro III d'Aragon fut proclamé par les insurgés roi de Sicile sous le nom de Pedro Ier. Les dynasties d'Aragon et de Sicile divergèrent jusqu'en 1380, année où l'héritière du trône sicilien, Marie, épousa l'unique fils de Martin Ier d'Aragon. La Sicile fut officiellement annexée à la couronne en 1409. La maison d'Aragon inaugura sa présence à Naples avec la conquête du royaume par Alfonso V d'Aragon et de Sicile en 1442, après la défaite infligé à la maison d'Anjou qui détenait le pouvoir à Naples depuis 1284. Le royaume de Naples, dominé par l'ancienne aristocratie féodale, souffrait d'un certain retard économique, bien qu'étant un centre de commerce maritime et, à la Renaissance, un foyer important de l'humanisme. Alfonso était à la tête d'un régime militaire et pieux.

 

Portrait présumé du roi Jacques I d'Aragon, dit "le Conquérant", première moitié du XVe siècle, (Barcelone, Museu Nacional d'Art de Catalunya). Ce portrait attribué au peintre catalan Jaume Mateu (documenté entre 1402 et 1452), faisait partie de la décoration du plafond de l'ancienne Salle du Conseil de L'hôtel de Ville de Valence, où figuraient quinze portraits des rois de la maison d'Aragon. Jacques Ier dit le Conquérant (Montpellier 1208 - Valence), roi d'Aragon, comte de Barcelone et seigneur de Montpellier à partir de 1213, roi du royaume de Majorque à partir de 1229 et de Valence à partir de 1232. L'année de ses cinq ans, son père Pierre II le Catholique meurt à la bataille de Muret, le laissant seul héritier des territoires de la couronne d'Aragon. Selon le testament de sa mère et régente Marie de Montpellier, il est confié en 1215 aux Templiers, dont Simon IV de Montfort, le vainqueur de Muret, l'élève au château de Montsó en même temps que son cousin le comte Raymond Berenguer V de Provence. Il gagne son surnom de conquérant par les expéditions qu'il mène dans le cadre de la "Reconquista". En 1262, il partage ses possessions en deux ensembles, destinés à chacun de ses fils. L'aîné, l'infant Pierre, reçoit les royaumes d'Aragon et de Valence, ainsi que le comté de Barcelone. Le cadet, l'infant Jacques, reçoit le royaume de Majorque, les comtés de Roussillon et de Cerdagne et la seigneurie de Montpellier. La même année, il marie l'infant Pierre avec Constance, la fille de Manfred de Hohenstaufen, roi de Sicile, lui assurant des droits sur l'île. Il meurt en 1276 lors d'une campagne contre les musulmans révoltés de Valence. Il est enterré à l'abbaye de Poblet (Tarragone), panthéon des rois catalans (où il est enterré aussi le roi Alfonso I de Naples). Il laisse des mémoires de son règne dans le Livre des Faits (Llivre dels fets), écrit à la première personne en catalan.

 

Bataille, détail, 1390-1410, Andreu Marsal de Sax (documenté à Valence entre 1390 et 1410), (Londres, Victoria and Albert Museum). La "Bataille" est le tableau central d'un autel monumental érigé en l'honneur de saint Georges, dont la caractéristique est cette insolite composition tout en mouvement, qui seule permettait de faire percevoir l'ardeur du combat. Ce peintre originaire de Sax (le nom "de Sax", Saxon, oiriginaire du territoire de la Saxe) s'attarde, avec un extraordinaire amour de la matière et de l'apparat, sur les armes, les habits et les drapeaux de l'époque (comme celui d'Aragon sur la cuirasse du chevalier et la couverture du cheval). Comme ces représentations s'appuient certainement sur des connaissances héraldiques, plusieurs chercheurs ont tenté d'identifier la bataille. La plus vraisemblable des suppositions semble être celle qui veut qu'il s'agisse de la victoire de Pierre Ier, roi de Navarre et d'Aragon, sur les Maures, en 1096. Ce qui ajoute à la crédibilité de cette solution, c'est le fait que, selon la tradition, le souverain d'Aragon attribuait la victoire à l'intervention de saint Georges. Sur le tableau, saint Georges combat aussi à côté du roi, dans l'habit des valeureux croisés, orné d'une croix rouge sur fond blanc.

 

Tavola Strozzi, détail, vers 1560-1580, attribuée à Francesco Rosselli, (Naples, Museo di Capodimonte). Cette oeuvre montre le profil de la ville de Naples vue depuis la mer et représente le retour de la flotte aragonaise du roi Ferrante I de Naples, fils et successeur d'Alfonso I, le 12 juillet 1465, après la victoire remportée à Ischia contre Jean d'Anjou. C'était un cadeau offert à Ferrante par le banquier florentin Strozzi, désireux de renforcer ses relations financières avec le roi. L'action se déroule au premier plan où l'on voit l'activité du port de Naples, l'un des plus importants de la chrétienté, carrefour des routes maritimes entre les ports de Gênes, Marseille, Barcelone et Valence. Une longue procession de bateaux défile de la tour San Vincenzo jusqu'au port en hissant leurs enseignes victorieuses. De petites embarcations circulent dans le port où sont remorqués quelques bateaux : privés de leurs mâts, de leurs armes et de leurs hommes, ils représentent le butin de guerre des vainqueurs.


Alfonso V d'Aragon, dit le Magnanime (1396 - 1458)

Alfonso, né en 1396, était fils de Ferdinand I d'Aragon et de Leonor d'Alburquerque. Il fut roi de Naples de 1443 sous le nom d'Alfonso I jusqu'à su mort en 1458. Surnommé "le Magnanime" en raison de son soutien généreux aux artistes et aux savants, il hérita l'empire d'Aragon sous le nom d'Alfonso V en 1416. Il fut marié en 1415 avec Marie, fille d'Enrique III de Castille et de Catalina de Lancaster, avec laquelle il aura deux fils, Pietro et Juan, celui-ci, roi d'Aragon et de Sicile de 1458 à 1479. Il s'est installé à Barcelone, en inaugurant une époque de désaccord avec les catalans. Tous ses efforts étaient dirigés à sa politique d'expansion par la Méditerranée, délaissant la politique interne, ce qui entraînera plus tard en Catalogne la révolte des paysans. Il semble avoir été convaincu très tôt que, pour maintenir la domination aragonaise en Méditerranée occidentale et son influence sur la Sicile et la Sardaigne, il lui fallait prendre pied sur le sol italien. En 1420, il réduisit à sa merci le royaume de Sicile. Jeanne II de Naples, qui avait besoin d'aide contre Louis III d'Anjou, le désigna comme héritier. Mais trois ans plus tard, elle le désavoua et, à sa mort en 1435, elle légua son royaume à René d'Anjou. Ce fut le début d'une longue et coûteuse guerre de succession, dont Alphonse sortit vainqueur.

 

Médaille d'Alfonso d'Aragon (avers et revers), 1440-1449, Pisanello, (Londres, Victoria and Albert Museum). Un dessin pisanellien conservé à Berlin a inspiré la composition de la médaille, sans doute exécutée à Naples vers 1449 pendant le séjour de Pisanello à la cour du roi Alfonso. La légende se développe en : " Divus Alphonsus Aragonus Siciliæ Valentiæ Hungariæ Maioricarum Sardiniæ Corsicæ Rex Comes Barcironæ Dux Athenarum et Neopatriæ Comes Roscilionis [et] Ceritaniæ ". La vogue de telles médailles tenait pour une large part à leurs qualités matérielles : aspect lisse et coloration du bronze, poids et rondeur, impression de relief. Elles étaient également d'une diffusion aisée, permettant une grande renommée à ses propriétaires.

 

La Conversion de Saint Paul, enluminure, Pisanello, (Los Angeles, J. Paul Getty Museum). Pisanello fut en mesure de satisfaire le goût d'Alfonso pour les images humanistes et chevaleresques. Arrivé à Naples à la fin de 1448, l'artiste fut nommé membre de la maison du roi en février 1449, avec un généreux salaire de quatre cents ducats. Le décret confirmant les privilèges de Pisanello montre qu'Alfonso connaissait les réalisations de l'artiste, et laisse penser que celui-ci avait peut-être déjà exécuté des dessins à son intention. Nombre de projets de Pisanello ont été associés à la décoration sculpturale du grand arc de triomphe, fait du "marbre le plus blanc", érigé à l'entrée du Castel Nouvo.

Devenu roi de Naples, le 26 février 1443, Alfonso d'Aragon fit son entrée triomphale dans la ville dont il devait faire le centre artistique de son empire. Toutes les nationalités qui vivaient et travaillaient dans le port commercial de Naples étaient représentées dans le magnifique cortège d'Alfonso. Les prêtes ouvraient la voie, suivis du contingent florentin, dont les chars présentaient des figures allégoriques. Puis vinrent les Catalans, suivis d'un char portant le Siège périlleux arthurien, flanqué des vertus de Justice, de Courage, de Prudence, de Foi et de Charité (qui jetait des pièces à la foule). Le char triomphal doré d'Alfonso représentait une forteresse surmontée de tourelles et avait un petit Siège périlleux en flammes au pied du trône. Le roi parut, resplendissant en brocarts pourpre et or, portant le collier de l'ordre du Lys et tenant le sceptre et le globe. Suivaient les dignitaires de la cour, les capitaines militaires, les ambassadeurs étrangers, les barons, chevaliers, évêques et humanistes. Alfonso descendit à la cathédrale, où un arc de triomphe en marbre était en construction. Dix ans plus tard, l'arc devait être transféré au grand château fort d'Alfonso, le Castel Nouvo.

 

Arc de Triomphe du Castel Nouvo, 1453-1458, (Naples). Construit à l'instar des arcs de triomphe romains pour célébrer l'entrée du roi Alfonso Ier à Naples, c'est un des exemples les plus significatifs de la nature composite de la culture humaniste napolitaine. La composition étagée fut conçue par Pietro da Milano, aidé d'une quarantaine de sculpteurs venus de divers horizons, elle associait des colonnes jumelées, des statues de Vertus et des reliefs triomphaux. La syntaxe est empruntée aux arcs de Trajan à Bénévent et des Sergii à Pola, le vocabulaire à l'art funéraire romain : putti portant des guirlandes ou chevauchant des dauphins, néréides sur le dos de tritons. La décoration plastique de l'arc s'achèvera autour des années 1468, lorsque Pietro di Martino réalisera en bas, sur la porte d'entrée, le "Couronnement de Ferrante Ier" qui avait succédé au roi Alfonso sur le trône et qui avait commandité les travaux.

La politique d'Alfonso fut expansionniste. En raison de ses ambitions impériales, il joua un rôle important dans la guerre de succession milanaise (1447-1450) et dans la guerre contre les Sforza (1450-1453). De pareilles entreprises grevant les ressources d'un empire, si grand fut-il, il du lever de lourds impôts, mais il parvint à garder la haute main sur ses turbulents barons. Sa popularité doit beaucoup à ses actes de piété, car ce fut un pratiquant fervent. Il fit de Naples l'un des grands centres culturels de la Renaissance. Il prit de nombreuses mesures à faveur de l'instruction publique et développa l'université. En Sicile, il témoigna du même intérêt pour les travaux des savants, créa une école de grec à Messine et fonda une nouvelle université à Catane. Saluant la valeur des humanistes comme agents de propagande, il apporta son soutien à des hommes comme Lorenzo Valla, Filelfo et Beccadelli. Ayant clairement compris les besoins et les aspirations des Napolitains, il partagea son empire entre deux héritiers : Naples alla à son fils Ferrante, le reste de l'empire aragonais à son frère Juan.


Le Cortège triomphal, Arc de triomphe d'Alfonso d'Aragon, 1445-1458, Pietro da Milano et assistants, (Naples, Castel Nouvo). Le travail sur la frise fut réparti entre Pietro da Milano et Francesco Laurana (côté gauche) et Isaia da Pisa et Domenico Gagini (côté droit). Gagini, issu d'une famille de sculpteurs travaillant à Gênes, exécuta le groupe de trompettes et autres musiciens (à l'extrême droite), tandis qu'Isaia da Pisa créa sans doute le quadrige conduit par la Victoire. Pietro da Milano sculpta les dignitaires, laissant à Francesco Laurana le portrait de la figure hiératique d'Alfonso. Au-dessous, les griffons ont été attribués à Pietro da Milano et à Laurana, d'après des dessins de Pisanello.

 

Le goût pour l'art flamand

Tout naturellement tourné vers l'Espagne, Alfonso a appelé à sa nouvelle cour des artistes catalans comme le sculpteur et architecte Guillem Sagrera, qui travailla au Castel Nuovo, le sculpteur Pere Joan, ou le peintre Jacomart qui reçut le titre de "familiaris", de même que le peintre Leonardo da Besozzo, mais il fut plus sensible encore à l'art flamand. L'irruption du nouveau langage flamand, avait été introduit en Catalogne par Lluis Dalmau peintre à la cour d'Alfonso à Barcelone (le roi l'avait envoyé en Flandre en 1431 pour acquérir des tableaux de Van Eyck). Le nom de Dalmau commencera à devenir connu avec l'exécution de "la Vierge des Conseillers", dont le subtil goût flamand pour les détails se marie avec le goût pour une représentation vigoureuse et réaliste. - Alfonso avait connu Van Eyck quand celui-ci fut envoyé à la cour d'Aragon, comme ambassadeur du duc de Bourgogne Philippe le Bon pour arranger son mariage avec une princesse espagnole, mariage dont finalement se réalisera avec Isabelle de Portugal - La collection d'oeuvres de peintres flamands qu'Alfonso possédait était donc la plus importante de son temps. L'oeuvre de ces peintres qu'avait influencée déjà la peinture catalane influença à son tour les peintres locaux comme Colantonio, dans son célèbre tableau "Saint Jérôme dans son studiolo", fasciné par le rendu illusionniste des accessoires, et Antonello de Messine (1430-1479), qui fut peut-être l'élève de ce dernier. Bartolomeo Fazio, l'un des humanistes qu'Alfonso réunissait pour des débats érudits autour de lui, loue dans son "De viris illustribus" (Des hommes illustres), Van Eyck ("pictorum princeps"), Van der Weyden, ainsi que Pisanello, et exalte la dignité et la difficulté créative de la peinture, capable d'évoquer les sentiments intérieurs : "C'est à exprimer ces propriétés des êtres que doit s'efforcer le peintre aussi bien que le poète, et c'est principalement là qu'on reconnaît le talent et la faculté de l'un et de l'autre". Malheureusement, la plupart des tableaux commandés par Alfonso ont été perdus ou détruits. Les archives d'Etat furent dévastées à la fin de la Seconde Guerre mondiale, si bien que de précieux documents concernant des commandes et des achats n'existent plus.


Descente de Croix, vers 1455-1460, Colantonio (actif à Naples entre 1440 et 1470), (Naples, Museo di Capodimonte). Certaines études, axées sur la reconstitution des rapports entre l'Italie et la Flandre, ont émis l'hypothèse que cette "Descente de Croix" de Colantonio était une référence à la série aujourd'hui perdue de quatre grandes tapisseries réalisées sur des cartons du Flamand Roger van der Weyden, tapisseries qui avaient été achetées à Rome en 1455 par Alfonso Ier d'Aragon. L'introduction singulière des deux échelles qui prennent appui symétriquement contre les bras de la croix, confère à la composition un équilibre et une solennité d'empreinte manifestement humaniste. Le sens de la mesure et de la sobriété transparaît également dans l'expression des personnages, et dans la retenue face au drame. À l’extrême gauche figure un personnage féminin qui essuie ses larmes avec un pan de son ample turban, attitude que l'on retrouve à droite dans la "Déploration du Christ mort" du Flamand Petrus Christus.


Saint Jérôme dans son étude, vers 1475, Antonello da Messina, (Londres National Gallery). Les premiers travaux d'Antonello reflètent la nature éclectique et cosmopolite de la culture artistique de l'Italie méridionale, avec des éléments catalans et provençaux, mais surtout des éléments flamands, en particulier de l'art de Jan van Eyck. Par l'intermédiaire de son maître Colantonio, Antonello aurait eu accès aux oeuvres que le roi Alfonso collectionnait du maître flamand. Le "Saint Jérôme dans son étude" montre déjà cette combinaison caractéristique de l'art d'Antonello entre technique et réalisme flamands et l'agencement de la perspective et de la configuration architecturale propres de l'art italien, qui sont ici excellemment résolus par le peintre. Plus tard à Venise, vers 1476, Antonello réalisa l'une des oeuvres les plus importantes de sa carrière. C'est le "retable de San Casiano", où l'artiste met en évidence son style individualiste et sa technique novatrice de la peinture à l'huile.

 

Les humanistes à la cour de Naples

Dés son arrivée en Italie, Alfonso invita à Naples plusieurs des humanistes italiens les plus célèbres, non seulement parce qu'ils nourrissaient son amour des livres et sa fascination pour l'Antiquité, mais aussi, et surtout, parce qu'ils pouvaient traduire ses visées politiques dans la langue humaniste alors en vogue et consigner ses faits et gestes pour la postérité. Il eut successivement ou simultanément à son service Georges de Trébizonde, Chrysoloras le jeune, Lorenzo Valla, Bartolomeo Fazio et Antonio Panormita, qui devinrent ses historiographes ; ce dernier était chargé de lui expliquer, à lui et à sa cour, l'historien Tite-Live, et ses leçons journalières n'étaient pas même interrompues par les campagnes du prince. Panormita, rapporte que Vitruve était la bible du roi lorsqu'il refit son Castel Nouvo. Son petit-fils Alfonso II, fit traduire le traité par l'architecte Francesco di Giorgio. Ces savants lui coûtaient tous les ans 20 000 florins d'or ; outre les 500 ducats de traitement annuel qu'il accordait à Fazio, il fit don à ce savant d'une somme de 1 500 florins d'or pour son "Historia Alfonsae", et lui écrivit quand le livre fut terminé : "Je ne prétends pas vous payer votre ouvrage, car il est un de ceux qui ne peuvent se payer, même si je vous donnais une de mes meilleures villes ; mais, avec le temps, je tâcherais de m'acquitter envers vous". Devenu secrétaire personnel du roi, Fazio lui dédia en 1456 son ouvrage "De viris illustribus" ("Des hommes illustres).

 

Médaillon avec portrait de César ou de Trajan, vers 1450, Arc de triomphe d'Alfonso d'Aragon (piédestal gauche), détail, (Naples, Castel Nuovo). Dans le domaine artistique, c'est avec un langage fondé dans une large mesure sur celui de l'ancienne Rome impériale qu'Alfonso chercha à établir sa légitimité aux yeux des Italiens. Panormita écrivit une biographie ("Faits et dits du roi Alfonso") qui rapprochait le roi des empereurs romains d'origine espagnole, Trajan et Adrien. Tous deux étaient considérés comme les "meilleurs" empereurs, au sens chrétien, avec Marc Aurèle.


Mais l'intérêt d'Alfonso pour l'iconographie impériale et les écrits du monde antique était réel et personnel, qui décida de toute la suite de son existence. Sa célèbre bibliothèque comprenait des écrits de Cicéron, Tite-Live, César, Sénèque et Aristote, qu'il feuilletait assis sur une large banquette dominant la baie de Naples. Ses courtisans humanistes expliquaient aisément son attitude quasi religieuse à l'égard des vestiges de la civilisation romaine. Les empereurs antiques servaient d'exemple moral, incitant Alfonso à la vertu et à la gloire. Il chérissait comme une sainte relique un os du bras de Tite-Live, acquis auprès des Vénitiens. À la fin du règne d'Alfonso, le sculpteur et orfèvre mantouan Cristoforo di Geremia le représenta sur une médaille, vêtu d'une authentique cuirasse antique, couronné par Mars et Bellone.

 

Médaille d'Alfonso d'Aragon (revers), vers 1458, Cristoforo di Geremia, (Londres, Victoria and Albert Museum). La médaille porte l'inscription : "Mars et Bellone couronnent le vainqueur du royaume". Il tient le glaive de la justice, le globe du pouvoir impérial, et son trône est orné de sphinx (symbole de sagesse). L'avers de la médaille présente un portrait en buste du roi vieillissant, dans le style de la statuaire romaine, portant un plastron décoré de putti ailés, d'une néréide chevauchant un centaure et d'une tête de Méduse.