LA PEINTURE SIENNOISE

CHAPITRE II

LE XIVe SIECLE SIENNOIS (I)

 

Simone Martini

Pietro et Ambrogio Lorenzetti

(Voir aussi "Les fresquistes siennois", dans "Fresquistes")

 


Simone Martini

Du langage gothique des miniaturistes et des maîtres transalpins -déjà en partie assimilé par Duccio di Boninsegna - naît la peinture d'un autre grand artiste siennois: Simone Martini. L'artiste adapte donc la tradition de la ligne et de la couleur aux goûts et aux nécessités de la riche et élégante société de son temps. Pour cette raison, il enlève de sa peinture les tons affligés et dramatiques des derniers successeurs de Duccio et s'affirme la pure beauté obtenue à travers des lignes douces et une gamme variée de teintes délicates et précieuses. Dans son oeuvre la plus célèbre, la "Maestà" du Palais Publique de Sienne, seront ces éléments qui donneront une unité à la complexe représentation des figures et à l'extraordinaire invention spatiale du baldaquin de réminiscences giottesques.

Dans la peinture médiévale, les premiers portraits individuels firent leur apparition avec Martini qui, avant tout le monde, semble prendre conscience des physionomies de chacun de ses sujets. De l'acuité du profil de Robert d'Anjou dans le "Retable de Naples", au regard obséquieux du cardinal Gentile Partino da Montefiore, au-dessus de l'arc d'entrée de la chapelle de San Martino à Assise, ce sont là des exemples qui donnent la mesure de ses talents de portraitiste et permettent d'imaginer quelle devait être la beauté du portrait de Laure qui Simone réalisa pour Pétrarque, aujourd'hui perdu et qui devait être splendide puisque le poète écrivit deux sonnets en son honneur.

 

Maestà, 1315, (Sienne, Palais Public, Salle de la Mappemonde). Quelques mois après l'installation de la "Maestà" de Duccio, la Commune de Sienne décida de confier à Simone Martini la réalisation d'une fresque de même sujet pour le Palais Public. Cette représentation de la Madone en Maestà acquiert une intonation tout à fait nouvelle par rapport à celle de Duccio. On y relève un engagement conscient de Simone en direction de la tendance gothique qui avait été diffusée à travers les miniatures, les orfèvreries, les petits tableaux et les sculptures d'outre-monts, culture figurative dont s'étaient déjà appropriés les orfèvres siennois.

 

     

Vierge à l'Enfant (de Lucignano d'Arbia), vers 1321, (Sienne, Pinacothèque Nationale). Retrouvée sous une peinture grossière du XVIe siècle, cette "Vierge à l'Enfant" est considérée comme une des plus pures et fascinantes créations de Simone. Cette peinture a été datée aux alentours de 1321 par les évidentes résonances avec les polyptyques du Musée d'Orvieto et du Musée de Pise. L'iconographie de cette Vierge est inhabituelle dans la peinture siennoise. Marie n'est plus tournée vers la gauche, mais vers la droite, et elle soutient l'enfant encore emmailloté.

 

Le partage du manteau, 1317, (Assise, Eglise Inférieure de San Francesco). La première fresque du cycle de la vie de saint Martin, illustre le célèbre épisode auquel le saint doit sa célébrité: ayant rencontré un mendiant dans le froid hiver, couvert de haillons qui allaient demandant la charité, Martin lui donna une partie de son propre manteau. À gauche on voit la ville d'Amiens, théâtre de la scène, avec ses murailles et ses tours crénelées.

 

Le rêve, 1317, détail, (Assise, Eglise Inférieure de San Francesco). Le généreux geste de Martin est suivi d'un rêve révélateur dans lequel le Christ révèle que le pauvre mendiant était son incarnation. Martin repose sous une couverture faite de typique tissu siennois.

 

     

Le renoncement aux armes, 1317, détails, ( Assise, Eglise Inférieure de San Francesco). Simone aurait lu l'histoire de la vie de saint Martin pour s'inspirer. Elle mentionne les promotions militaires obtenues par le saint. L'on peut supposer que Simone, absorbé par un monde de tournois et de parties de chasse, imagina le soldat romain comme un "miles" du Moyen Age et transpose à la fin de l'Antiquité un fait typique de son époque.

 

Le Portement de croix, vers 1335, détail, (Paris, musée du Louvre). Volet d'un petit retable portatif double face peint pour un membre de la famille Orsini, dont les armoiries figurent au dos de ce panneau. Il fait partie du "Polyptique de la Passion", à présent démembré et partagé entre plusieurs musées européens.

 

     

Bienheureux Agostino Novello, vers 1325, détail (Sienne Pinacothèque Nationale). Ce tableau sur bois provient à l'origine de l'église Saint-Agustin. Des deux côtés du personnage représenté en entier, l'artiste a disposé quatre scènes avec les miracles que le Bienheureux avait accomplis après sa mort. Simone confère une plus grande crédibilité à l'impétuosité du récit grâce à un relevé fidèle et minutieux de la réalité, car il manifeste la même attention à la fois à la ville et aux intérieurs des maisons, ainsi qu'aux sentiments de leurs personnages et au déroulement dramatique des événements, représentés dans toute la fraîcheur narrative propre à la chronique.

 

     

Annonciation, 1333, Simone Martini et Lippo Memmi (Florence, Offices). La dernière oeuvre que Simone laissa à Sienne a été signé en collaboration avec son beau-frère Lippo Memmi. Il s'agit de cette sublime Annonciation réalisée pour l'autel de Sant'Ansano dans la cathédrale, aujourd'hui aux Offices. À partir de 1336, Simone Martini se rendit à la cour papale d'Avignon où il mourut en 1344.

 

Guidoriccio da Fogliano, vers 1340, (Sienne, Palais Public, Salle de la Mappemonde). Dans la Salle de la Mappemonde, juste en face de la "Maestà", Simone peignit une fresque d'intonation très différente. Elle représente un chevalier solitaire qui traverse une lande à cheval sur son destrier. L'oeuvre illustre la conquête militaire de Montemassi (le château à gauche) que les troupes siennoises entreprirent sous le commandement de Guidoriccio en 1328. La durée du travail ne dépassa pas sept ou huit jours. Si l'artiste à été aussi rapide, ce n'est pas seulement un signe de hâte, mais c'est aussi la preuve qu'il était sûr de son fait en matière de peinture murale. On a pu constater que le condottiere, en entier avec son cheval, a été réalisé en une seule journée. Cela explique évidemment que l'ensemble de la fresque soit de qualité légèrement inférieure par rapport a la"Maestà" ou aux peintures d'Assise.

 

Pietro et Ambrogio Lorenzetti

Dans cette période, la plus féconde de l'histoire de la peinture siennoise, au même temps que Simone, évoluent deux autres personnalités de grand relief: les frères Pietro et Ambrogio Lorenzetti. Tous les deux se sont formés à l'école de Duccio et ils recueillirent avec une majeure conviction la leçon giottesque, en créant des formes plus plastiques et vigoureuses insérées dans un espace fonctionnel qui, en les accueillant, les rend imposantes et sévères. Le début de la carrière de Pietro coïncida plus ou moins avec la période de succès de Simone Martini. Dès ce moment, il se rattacha fortement à l'influence de Duccio. En autre, il manifesta une compréhension précise des nouveautés apportées par Giotto et une aptitude originale et solide a exprimé les émotions, les sentiments et les passions. On trouve déjà toutes ces caractéristiques dans le cycle des fresques de la Basilique Inférieure d'Assise qui fut réalisé peu avant 1320. On suppose que Pietro est né aux environs de 1280, mais on ne connaît pas l'année de sa mort. On émet pourtant l'hypothèse que, comme son frère Ambrogio, il pourrait avoir succombé à la terrible épidémie de peste de 1348, qu'avait envahi toute la Péninsule et particulièrement la Toscane. Cette peste fut décrite par Giovanni Boccaccio dans son "Décameron” .

À plus d'un siècle de distance, aussi bien Lorenzo Ghiberti que Giorgio Vasari sont d'accord quant à l'importance considérable d'Ambrogio Lorenzetti, et pas seulement comme peintre. Le premier le décrit comme étant "bien meilleur" que Simone Martini et "plus érudit qu'aucun autre", tandis que, suivant le biographe d'Arezzo, "il fréquentait des hommes de lettres et des savants et il fut toujours reçu et bien vu par eux en raison de son ingéniosité". Il sut élaborer un style très personnel au moyen d'une fraîche fantaisie et d'une extraordinaire capacité de récréation ambiante. A cette parfaite harmonie, il y arriva dans son oeuvre la plus engagé, le cycle de fresques peintes pour le Palais Public de Sienne, les "Effets du Bon et Mouvais Gouvernement": une gamme variée d'attitudes et d'expressions, le mode de vie d'une ville entière faite de nobles et de marchands, ainsi que de paysans et d'artisans, une véritable fenêtre ouverte sur la vie siennoise du Trecento. Au cours de sa carrière, Ambrogio réalisa de nombreux cycles de fresques à Sienne et dans les environs. Citons les épisodes de la vie de la Vierge qui ont été perdus et qui décoraient l’hôpital Santa Maria della Scala. Ambrogio les avait signées en collaboration avec son frère Pietro. Rappelons aussi les épisodes de la vie de saint François pour l'église homonyme (dont il ne reste que deux scènes), puis les peintures pour la chapelle de San Galgano à Montesiepi et la série qui ornait les murs de Saint-Agustin, dont il ne reste qu'une seule image représentant la "Maestà" dans la lunette.

 

Naissance de la Vierge, 1342, Pietro Lorenzetti, (Sienne, musée de l'Oeuvre du Dôme). Pietro réalisa pour l'autel de San Savino cette "Naissance de la Vierge" qu'il signa et data. L'oeuvre se distingue par la très haute qualité de sa peinture. En plus elle offre au spectateur moderne la possibilité d'admirer l'intérieur d'une habitation du XIVe siècle parfaitement décrite dans ses moindres détails, depuis les étoffes jusqu'aux meubles en passant par les objets les plus communs.

 

Vie de saint Nicolas: Enfant ressuscité, 1332, Ambrogio Lorenzetti, (Florence, Offices). Cette peinture fait partie de quatre petits panneaux qui proviennent de l'église San Procolo de Florence. Lorenzetti organise dans un espace restreint dont il disposait des épisodes qui suivent un processus narratif fort complexe. Il étudie l'espace et la perspective en d'audacieuses superpositions de plans et de profondeurs différentes. L'histoire commence sur le plan supérieur, où un père célèbre la fête du saint en donnant un repas pour son fils cadet. C'est la première fois dans l'histoire de la peinture italienne qu'un récit commence au plan supérieur. Lorenzetti réussit à mener le spectateur au fil de son récit, jusqu'à lui faire descendre l'escalier qui mène à la pièce du rez-de-chaussée, où se produit le miracle.

 

Retable du Carmine, 1329, Pietro Lorenzetti, (Sienne, Pinacothèque Nationale). Dans ce retable, Piero transforme l'impétuosité dramatique des premières oeuvres en une forme monumentale plus ample et plus mesurée. La Madone assise sur un trône est protégée par quatre anges derrière elle. Des deux côtés du trône, on trouve Saint Nicolas de Bari et le Prophète Elie avec une cartouche déroulée. Suivant la tradition, ce prophète serait à l'origine de l'ordre des Carmélites et c'est à lui que l'Enfant accorde toute son attention. L'histoire de cette ordre est brièvement racontée sur les cinq panneaux de la prédelle. L'artiste excelle à rendre avec la plus grande précision les architectures, les paysages et les figures avec une tendance naturaliste très forte.

 

Retable du Carmine: la fontaine d'Elie, prédelle, 1329, Pietro Lorenzetti, (Sienne, Pinacothèque Nationale).

 

     

Retable de la Bienheureuse Humilité et détails, 1341, Pietro Lorenzetti (Florence, Offices). Ce polyptyque,  aujourd’hui démembré, représente diverses scènes de la vie de la Bienheureuse Humilité. Le retable se trouvait dans le couvent de Donne di Faenza à Florence. Cette bienheureuse était originaire de Faenza (Italie), morte en 1310. Par obéissance envers ses parents et contre son gré, elle épousa Ugolotto. Au bout de quelques années, elle obtint de lui de se séparer pour vivre d'abord comme recluse près de Faenza puis s'en alla fonder à Florence un couvent affilié à Vallombreuse. C'est là qu'elle participa à la Passion du Christ en lui offrant ses souffrances et sa vie.

 

La "petite Maestà", 1340, Ambrogio Lorenzetti, (Pinacothèque Nationale de Sienne). Selon les documents; l'oeuvre était à l'origine destinée à l'Hôpital de Santa Maria della Scala à Sienne, qui avait été le commettant de l'oeuvre et faisait partie d'un triptyque. Dans la partie centrale, nous voyons la Vierge en trône, entourée d'anges, de sainte Dorothée offrant des fleurs, de sainte Catherine montrant la roue de son supplice et la palme du martyre, de deux évêques, Martin et Nicolas et de deux papes, qu'une inscription incomplète sur les étoiles de leurs manteaux permet d'identifier comme étant Clément et Grégoire.

 

Allégorie du Bon Gouvernement, détail, 1337-1339, Ambrogio Lorenzetti (Sienne, Palais Public). La plus célèbre des peintures murales d'Ambrogio sont certainement celles qui ornent les trois murs de la Salle de la Paix du Palais Public de Sienne. Elles représentent le "Bon Gouvernement" et le "Mauvais Gouvernement" et évoquent de manière figurée les intentions politiques des régents de la ville, les Neuf. Dans cette scène sont représentées la Magnanimité et la Paix. En bas, des hommes d'armes veillent à la sécurité des citoyens et un groupe de prisonniers liés montre ouvertement ce qui arrive aux rebelles et aux hors-la-loi.

 

Effets du bon Gouvernement dans la ville, détail, 1337-1339, Ambrogio Lorenzetti (Sienne, Palais Public). Les conséquences de cette parfaite administration sont illustres sur la fresque suivante. La vie quotidienne se déroule en toute harmonie dans une magnifique ville en pierres et en briques - qui fait évidemment allusion à Sienne, mais ne s'en inspire que très peu - remplie de tours, de palais, d'habitations privées, d'églises et de magasins. On y voit d'extraordinaires moments tirés de la chronique du XIVe siècle: les activités de production et de commerce (le teinturier, l'orfèvre, les ouvriers sur les échafaudages), la leçon universitaire, la halte dans la taverne, des éleveurs avec leurs bêtes et même un cortège nuptial.

 

Effets du Bon Gouvernement dans la campagne, détail, 1337-1339, Ambrogio Lorenzetti (Sienne, Palais Public). Le récit se poursuit hors des murs de la ville avec la représentation de la vie à la campagne et ses champs bien cultivés, le fauconnier qui sort pour aller à la chasse ou le transport de marchandises. L'attention réaliste qu'Ambrogio porte à la nature et à la vie de la ville et de ses habitants, dans un discours didactique et politique avec un langage simple et clair, rend d'autant plus crédible le tableau qu'il trace ici, comme si vraiment il s'agissait de la représentation de la réalité, alors que cette réalité n'existait probablement que dans la propagande du gouvernement des Neuf.

 

Ville au bord de la mer, Ambrogio Lorenzetti, (Sienne, Pinacothèque Nationale). Ce paysage fait partie d'un ensemble de trois petits tableaux sur bois, extrêmement célèbres qui constitueraient le premier exemple connu en Europe de "paysage pur". Notre goût moderne apprécie hautement cette ville déserte, vue depuis le haut, sous le soleil qu'illumine les toits et les rues, à laquelle la baigneuse nue de dos et la petite barque solitaire qui traverse la mer ajoutent une touche de mystère.