Eugène Berman : un régard néo-romantique
Dans sa peinture, Eugène Berman nous fait découvrir l’univers unique qu’il a créé à travers un regard empreint de tristesse adoucie par la fantaisie. Né à Peterhof, près de Saint-Pétersbourg en 1899, Berman passa jusqu’en 1908 son enfance entre la Venise russe et Tsarkoïe Selo (Village des Tsars), montrant comme son frère Léonide un talent précoce pour la peinture et le dessin. Après cinq années de voyage en Allemagne, en Suisse et en Italie, l’adolescent revint à Russie pour y suivre les cours du peintre Pavel Semenovitch Naumov, mais aussi ceux du jeune architecte Sergei Gruzenberg qui appartenait au mouvement Mir Iskpusstva (Le monde de l’art) comme réaction au réalisme social de peintres Ambulants, dont Diaghilev était l’un des porte-paroles.

L’influence de Gruzenberg sur Berman, soucieux de l’héritage monumental si particulier de la ville surgie au XVIIIe siècle de l’imagination des architectes italiens, introduisit son élève à l’étude des chefs-d’œuvre qui essaimaient autour de la Neva les leçons de Palladio, du baroque et du néo-classicisme transalpins. L’intérêt de Berman pour l’architecture resta constant après ces premiers contacts et nourrit une grande partie de sa peinture.
Berman et les paysages dramatiques
Lors de la révolution de 1917 Eugène Berman dut fuir la ville de Saint-Pétersbourg, en même temps que son frère Léonide. Les circonstances de l’exil des deux frères, de leurs errances dans l’Europe du Nord et l’arrivée à Paris où ils s’inscrivirent à l’académie Ranson où ils ne tardèrent pas à se lier avec certains de leurs condisciples parisiens, futurs membres du courant néo-romantique. Un premier voyage en Italie, la découverte de de Chirico, mais aussi la rencontre en 1920 avec l’architecte et décorateur, Emilio Terry, autant d’éléments qui décident de l’inspiration et des sujets de Berman, dont les toiles aux teintes sourdes se couvrent de mystérieuses scènes urbaines, de paysages mélancoliques, déserts ou parsemés de ruines qui rappelaient les architectures peintes des vedutisti du XVIIIe siècle.

Acteur des tout débuts du mouvement néo romantique, le galeriste Julien Levy organisa en 1930 le première exposition d’Eugène Berman à New York « parce qu’on lui a dit que ce peintre était dans le besoin ». Reflet o no de ces circonstance difficiles, Berman se mit alors à peindre « les ponts de Paris, d’abord comme des scènes nocturnes aux tonalités irréelles, des lieux de déshérence, de désespérance sociale hantés par des groupes d’exilés ou d’exclus : « Les clochards qui s’abritent sous les arches des ponts parisiens, les défaites champêtres dans le parc de Saint-Cloud, les mendiants auprès des églises italiennes, les enfants perdus des rues, écrit Julien Levy, figures annonciatrices des réfugiés et des structures éclatées de l’avenir.

Les mêmes errants réapparaissent deux ans plus tard, perdus cette fois dans des paysages dramatiques, cirques rocheux creusés de gorges vertigineuses, vastes étendues minérales et arides, qui trahissent l’influence de Dalí. Contrastant avec les lieux clos et dépouillés de ses premières toiles, autant qu’avec les recréations savantes, allusives de l’architecture renaissante e baroque, ces paysages n’en partagent pas moins leur atmosphère raréfiée, leur aspect composite, artificiel ; espaces naturels, creusés par le temps, ces tableaux se distinguent par leur qualité pour ainsi dire naturellement théâtrale et offrent au peintre les motifs d’une nouvelle scénographie imaginaire.

Fascination pour l’Italie
Dès 1928, les pèlerinages aussi patients que passionnées d’Eugène Berman en Italie, chaque voyage ouvrant sur la révélation d’une nouvelle région, d’un paysage, d’une couleur locale. La découverte de Raphaël et les maîtres du Quattrocento ; il fut fasciné par les paysages italiens et des lointains villages de bord de mer. Cette phase évoquait les dessins d’architecture de Bramante et de Luciano Laurana, les tableaux de Fra Carnevale, la peinture en quiaroscuro du XVIIIe siècle ; en 1931 et 1932, il dessina les rues et les places de Venise et des scènes des bords de la Brenta. Il élargit et éclaircit sa palette, donnant à ses paysages vénitiens une richesse de décor qui rappelait Véronèse, Tiepolo et Guardi. En 1935, été passé en Sicile et dans la campagne de la baie de Naples. Très influencé par la peinture de Mantegna, d’Hubert Robert, de Canaletto et de Panini.



Le critique d’art Waldemar-George souligne combien l’Italie de Berman est, dès ses débuts, autant qu’un objet d’observation direct et mixte de rêve et de réalité, de notations et de citations, de restitutions et de dérive imaginaire.
Eugène Berman et le monde du théâtre
Le premier voyage d’Eugène Berman à New York en 1935, devait être l’occasion d’un développement remarquable dans sa carrière : « À peine avais-je atterri à New York, se souvenait-il en 1958, que l’on m’emmenait voir pour mon premier week-end le Hartford Museum et rencontrer l’homme quasiment légendaire qui présidait à ses destinés : Chick Austin. Il lui confia, dès son arrivée à Hartford, la scénographie d’un concert dans le cadre d’un festival avant de l’associer au peintre et chorégraphe français Pavel Tchelichew dans la mise en scène du bal qui se tiendrait dans l’atrium du musée. Berman évoquait avec émotion, des années plus tard, ce qui devait être son premier pas dans le monde du théâtre et le point de départ d’une carrière prolifique.

Les créations pour la danse et le théâtre d’Eugène Berman se succédèrent à partir de 1937 à un rythme soutenu, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Il travailla pour des compagnies privées comme les Ballets Russes de Monte-carlo, aussi bien que pour les plus grandes institutions : Le Sadler’s Wells Ballet de Londres et le Metropolitan Opera de New York. Bon nombre de ses projets théâtraux l’ont amené à collaborer avec Igor Stravinsky. Berman a continué à concevoir des décors de théâtre pour le Metropolitan Opera jusqu’à la fin des années 1950, et pour Stravinsky jusqu’en 1966. Parallèlement, ses peintures ont continué à être largement reconnues dans plusieurs expositions collectives ainsi que dans une exposition solo à l’Art Institute of Chicago.

Collection particulière.
Berman : Dernière époque
Le succès d’Eugène Berman en tant que décorateur n’a pas diminué sa passion pour la peinture. Il a passé une grande partie de son temps à voyager en Europe et aux États-Unis, développant une affinité particulière pour la Californie et le sud-ouest. Il s’est installé à Hollywood au début des années 1940. En 1947, Berman a reçu une bourse Guggenheim pour effectuer un voyage dans le sud-ouest, où il a étudié les paysages désertiques. Il a découvert une forte corrélation entre les paysages vastes et souvent dénudés qu’il peignait à partir de son imagination et les terres plates et arides de l’Arizona et du Nouveau-Mexique. Face à des étendues désolées, qui contrastaient avec la douceur des paysages italiens, prirent place d’imposantes figures, comme happées par les immensités sans fin qui s’ouvraient à elles ; personnages qui tournent le dos au spectateur et se détachent sur un fond de terre aride, opposant au spectateur la lourde masse de chevelures et de vêtements opulents.

Collection particulière.
La solitude et l’isolement que Berman exprimait souvent dans ses œuvres se déployaient devant lui dans le sud-ouest aride. Il a combiné ces études de paysages réalisées dans le cadre de sa bourse avec la théâtralité d’Hollywood pour créer de nouveaux commentaires sur le matérialisme, la célébrité et les écarts dans la prospérité de l’après-guerre. Il a conservé son élément caractéristique, le néo-romantisme, qui le distinguait de nombreux de ses contemporains qui travaillaient avec le cubisme et le futurisme. Plusieurs des peintures issues de son voyage dans le sud-ouest ont été présentées lors d’une exposition à la Knoedler Gallery de New York.

En 1949, Eugène Berman épouse l’actrice Ona Munson, célèbre pour son interprétation de Belle Watling dans Autant en emporte le vent et le couple part en voyage au Mexique. Il continue à s’inspirer du sud-ouest américain, tout en conservant la continuité visuelle des ruines gréco-romaines. En 1950 les Berman se rendirent en Italie pour voir certaines de ses peintures exposées dans des prestigieuses galeries aux côtés des œuvres de Salvador Dali et Marcel Duchamp.

La fin de la vie et de la carrière de Berman peut être marquée à la fois par le succès et la tristesse. De retour aux États-Unis, il poursuit son travail de conception de décors de théâtre et de peinture. En 1955, Ona Munson se suicide dans l’appartement du couple à New York. La perte de sa femme dévaste Berman, qui était en train de publier un livre de dessins et d’écrits sur son séjour en Italie. Une fois Imaginary Promenades in Italy publié, Berman quitta les États-Unis pour s’installer définitivement à Rome. En 1962, il fut élu à l’Académie américaine des arts et des lettres. Par la suite, il ne revint aux États-Unis que pour renouveler sa citoyenneté ou pour concevoir les décors du ballet-opéra de chambre de Stravinsky, Renard. Berman passa les dernières années de sa vie à voyager en Égypte et en Libye. Il décède à Rome en 1972. Le style d’Eugène Berman a ouvert la voie au public moderne pour examiner la condition humaine.
Bibliographie
- Patrick Mauriès. Néo-Romantiques. Un moment oublié de l’art moderne. Flammarion, 2023
- Collectif. Neo-Romantic Master Works. New York, Gallery of Surrealism, 2005
- Eugène Berman. Imaginary Promenades in Italy. Pantheon Books, 1956
- James Thrall Soby. After Picasso. New York, Dodd & Mead, 1935

