Le néo-romantisme de l’après Picasso
Dans les années 1920, le néo-romantisme fut l’un des premiers mouvements de résistance ou d’interrogation face à cette modernité abstraite qui se présentait comme l’expression accomplie, définitive de la vision esthétique et ne devait être véritablement remise en cause que dans les dernières décennies du siècle. C’est le sens et l’importance du geste de ces jeunes artistes que reconnaît dès 1935 James Thrall Soby (1906-1979) dans le seul ouvrage d’ensemble qui leur ait jusqu’à présent été consacré, sous le titre éloquent d’After Picasso. « Ils mirent délibérément en cause la valeur de toute forme d’art abstrait, qu’elle soit classique ou romantique. On voit dès leurs premières œuvres qu’ils cherchaient à abandonner la peinture non figurative en faveur d’un retour au sujet, et à l’expression de l’émotion dans le sujet. Leur jeunesse leur permettait d’accepter le renversement de la tradition par Picasso comme fait accompli, et d’aller au-delà en une contre-révolution ».
Fin février 1926, la galerie Druet à Paris, proposa les œuvres de jeunes peintres : Deux frères (Eugène et Léonide Berman) et un de leurs amis (Pavel Tchelitchew) qui trous trois avaient fui la révolution russe, un fils de la bonne bourgeoisie parisienne (Christian Bérard), un jeune prodige hollandais (Kristians Tonny) et une femme (Thérèse Debains) composaient cet ensemble. Rien de commun entre les différents participants, si ce n’est qu’ils sortaient de l’Académie Ranson où ils avaient suivi l’enseignement de Maurice Denis, de Paul Sérusier, d’Édouard Vuillard et de Félix Vallotton.

Dans ce que l’on peut appeler le grand récit de l’art moderne, la rupture décisive avec la figuration qui marque les premières années du XXe siècle, l’abandon de la construction illusionniste de l’espace, la dislocation cubiste, le développement du collage, celui de l’abstraction autour de 1910, marquent comme autant d’étapes d’un irrésistible élan appeler à se prolonger – par-delà la parenthèse de la guerre et le déplacement du centre de gravité de Paris vers New York – dans l’expressionnisme abstrait et les courants successifs de la nouvelle peinture américaine. Julien Levy, l’un des galeristes clefs des néo-romantiques fut la figure centrale de leur introduction aux États-Unis.

Collection particulière.
Fascination pour les maîtres italiens
Christian Bérard et les frères Berman partirent à Venise en 1922, puis passèrent « trois mois inoubliables » à Rome, Florence et en Toscane. Partagent leur fascination pour les maîtres du Quattrocento, don ils découvrent alors les œuvres in situ, et le « goût des primitifs », pour citer le livre de Lionello Venturi publié en 1926 qui donne sa pleine expression à cette redécouverte. « Nous fûmes très impressionnés par les œuvres de Carpaccio, Masaccio, Mantegna et plus particulièrement encore par Piero della Francesca ». Poursuivant sur leur lancée, les deux frères étendront leurs excursion l’année suivante, jusqu’à Orvieto, la campagne romaine, Tivoli et Naples. Cette inspiration italienne est plus sensible dans les premières œuvres de Bérard et d’Eugène Berman que dans celui de son frère Léonide, qui n’allait pas tarder à explorer autres voies.


Les quelques années qui suivirent le premier voyage des deux frères Berman en Italie devaient être celles de leur consécration sous l’égide du néo-romantisme, en même temps que de leur séparation définitive tant du point de vue biographique comme stylistique. Un voyage en 1929 à Boulogne-sur-Mer marqua de son propre aveu un tournant décisif dans la carrière de Léonide Berman. Il eut pour effet de fixer pour de longues années son imaginaire topographique et sa palette : « J’avais trouvé mon sujet : la mer, l’espace et la solitude. Mes peintures de Boulogne furent les premiers « Léonide ».

Christian Bérard – Théâtre et Mode
Fils unique d’une famille bourgeoise parisienne, Christian Bérard (1902-1949) montre très tôt de dispositions pour le dessin et passe dans les années 1920 par l’Académie Ranson. C’est là qu’il fait la connaissance de Léonide et Eugène Berman, de Thérèse Debains ou Pavel Tchelitchew avec lesquels il participe à l’exposition de la galerie Drouet en 1926. Les premiers tableaux de Bérard sont marqués par un contenu émotionnel plus élevé que ceux des autres néo-romantiques. Il peint ses figures dans un bleu profond et atmosphérique dérivé de la période bleue de Picasso. Leurs lourdes sous-couches de peinture donnaient à ses œuvres un aspect sombre, et souvent troublant.

Le goût du théâtre, du travestissement, des créations éphémères fut commun aux néo-romantiques, au point de s’inscrire dans l’éthos même du mouvement, sinon d’être à l’origine de ses « faiblesses ». Forme d’art traditionnellement dévaluée, parce que mixte, partagée, soumise aux contraintes et contingences du travail en collaboration, le dessin de mode ou le théâtre est comme frappé d’indignité par la nature éphémère de son objet ; art du décor et de la décoration, autant dire de superficialité.

Christian Bérard fut exposé par Julien Levy à New York en 1934 et à Paris la même année. Les créations de Bérard pour le théâtre, le cinéma et le ballet sont restées mémorables, de La Machine infernale de Cocteau (1934) à l’École des femmes avec Louis Jouvet (1936), des Forains d’Henri Sauguet (1945) La Folle de Chaillot de Giradoux (1945) du Dom Juan de Jouvet toujours, en 1945, aux admirables films de Cocteau que sont La Belle et la Bête et L’Aigle à Deux têtes (1946-1948). Sa mort prématurée et pourrait-on dire exemplaire, puisqu’il s’effondra dans les allées du théâtre Marigny où il réglait les décors des Fourberies de Scapin pour Louis Jouvet et mourut le 11 février 1949.


Christian Bérard aura marqué aussi de manière indélébile l’histoire de la mode, illustrant les créations de la couture parisienne dans tous les grands revues du moment : Vogue, Harper’s Bazaar, L’Album du Figaro, etc.
Le néo-romantisme : Un mouvement éphémère
Selon Maurice Grosser (1903-1986), peintre et critique du mouvement : « Le néo-romantisme en peinture a été défini comme la personnalité du peintre reflétée dans le sujet contemplée {…} en réintroduisant l’humanité et le sentiment personnel dans un art déshumanisé, les peintres néo-romantiques apportent la plus importante contribution à la peinture depuis les innovations des grands Modernes, un apport qui exercera une grande influence dans la formation de la peinture de la seconde moitié de notre siècle ».
Le néo-romantisme se distingue d’un autre courant, auquel on l’a souvent assimilé, celui du surréalisme, mais tandis que « les surréalistes prennent pour thèmes le cruel, l’irrationnel et le subversif, les néo-romantiques élisaient surtout des sujets empreints d’humanité et de tendresse, les sentiments éprouvés lorsqu’on laisse l’esprit voguer. {…} Leurs principaux défenseurs étaient des poètes : Jean Cocteau, Max Jacob et Gertrude Stein.
« Dans les années qui suivirent leur apparition, les néo-romantiques allaient être rapidement victimes des circonstances et le payer, contrairement aux surréalistes, de leur effacement du marché : En 1935, Tchelitchew quitta à la fois la France pour l’Amérique ; en 1938 Eugène Berman emménagea à New York ; en 1939-1940 Léonide Berman était dans l’armée française ; vers 1938 Christian Bérard, leur figure de proue, avait entièrement abandonné la peinture de chevalet pour se consacre au dessin de mode et au décor de théâtre. Le mouvement perdit ainsi ses dernier contacts avec le marché européen ».
Aux effets de cette dispersion, et de la guerre, s’ajoutèrent ceux du déplacement de la scène artistique de Paris vers New York a mille du XXe siècle, et l’émergence de nouvelles formes de cette abstraction que les néo-romantiques avaient érigé en contre-valeur, et qui devait dominé le marché pendant plusieurs décennies.
Bibliographie
- Patrick Mauriès. Néo-Romantiques. Un moment oublié de l’art moderne. Flammarion, 2023
- Jean-Pierre Pastori. Christian Bérard : Clochard magnifique. Paris, Séguier, 2018
- Collectif. Neo-Romantic Master Works. New York, Gallery of Surrealism, 2005
- James Thrall Soby. After Picasso. New York, Dodd & Mead, 1935
