Néoclassicisme

Les séductions de l’antique

En France comme dans les autres pays européens, l’art du XVIIIe siècle est caractérisé par la succession de deux styles dont les tendances s’opposent sur la plupart des points : le rococo et le néoclassicisme. Le rococo c’est le triomphe de la fantaisie et de l’imagination sur la raison. Mais c’est au nom de la raison que, vers le milieu du siècle, se dessinera une réaction contre l’exubérance de l’art baroque et les excès du rococo, en proposant avec détermination un retour à l’étude de l’Antiquité. Cette opération culturelle est soutenue par les campagnes de fouilles en Italie, en Grèce et en Egypte, qui viennent confirmer au public cultivé la grandeur des civilisations antiques et lui offrir des modèles figuratifs à admirer. Son plus grand théoricien fut J.J. Winckelmann, qui défendit un art fait d’équilibre, d’une élégante précision et de sérénité, exempt d’excès de style et d’expressions passionnées. Parmi les premiers peintres néoclassiques, l’Allemand Raphaël Mengs, dont l’activité de théoricien et peintre fut également remarquable. On eut recours aux modèles de l’Antiquité pour exprimer les aspirations de renouvellement éthique, social et politique propres à cette période historique. Le plus grand interprète de cette vision fut le Français Jacques Louis David, peintre de référence d’au moins deux générations d’artistes européens. David fut le peintre de la Révolution et s’inspira également dans ses représentations, d’événements historiques.

Le serment des Horaces, 1784-1785, Jacques Louis David, Paris, musée du Louvre

Le serment des Horaces, 1784-1785, Jacques Louis David (Paris, musée du Louvre). C’était la première fois que les principes du néoclassicisme s’exprimaient avec force dans la peinture, grâce à la sobriété de la représentation, à l’éloquence solennelle et à la tension dramatique et civile. Il s’agit d’une scène nue, dépourvue d’ornementation. La représentation virile des guerriers qui s’unissent pour combattre a comme contrepoint la scène de la douleur féminine.

Serment des Horaces, 1784-1785, Jacques Louis David

Vêtue de blanc, Camille, la maîtresse d’un des Curiaces, pose sa tête sur l’épaule de Sabine, une Curiace mariée avec un Horace, pendant que la mère des trois frères console ses petits-enfants. Peinte à Rome, la toile reçut un accueil enthousiaste au Salon de Paris de 1785. Ce tableau représente l’un des grands tournants de l’histoire de la peinture : le sobre réalisme, le rigoureux dépouillement, le ton héroïque et viril serviront de modèle à toute la peinture postérieure.

La Marchande d'amours, 1763, Joseph Marie Vien

La Marchande d’amours, 1763, Joseph Marie Vien (1716-1809) (Fontainebleau, musée national du Château). Vien séjourna longtemps à Rome et au moment où commençaient les fouilles de Pompéi et d’Herculanum. Parallèlement à l’étude de l’œuvre de Mengs, ces nouvelles découvertes renforcèrent son penchant pour l’art néoclassique qui sera bientôt développé par David qui fut son élève. Dans ce tableau, inspiré par la gravure d’une fresque publiée dans le recueil des « Pitture antiche d’Ercolano », Vien illustre poétiquement le cadre de vie à l’antique qui devient à la mode. Diderot en fit l’éloge dans un texte de sa critique du Salon de 1763.

Célébré par les intellectuels comme par les cours, le néoclassicisme gagne rapidement l’ensemble de l’Europe. À Rome, Pompeo Batoni (1708-1787), montre un talent de portraitiste qui flattait les voyageurs britanniques du Grand Tour. Le milanais Andrea Appiani (Milan 1754-1817) devient, en 1796, avec l’arrivée de Bonaparte à Milan, son peintre officiel. Il réalise la série de fresques commémoratives des fastes napoléoniennes (Le Triomphe de Napoléon de 1808 à Tremezzo). Mais l’œuvre d’Appiani prend son sens comme la conquête personnelle d’un langage néoclassique lié à Raphaël et à l’Antiquité. La phase « napoléonienne » ne constitue qu’un moment de cette recherche. Dans le cercle de Mengs et de Winckelmann, l’Ecossais Gavin Hamilton, l’Américain Benjamin West, avec le peintre suisse Angelica Kauffmann (membre fondateur de la Royal Academy de Londres), initièrent l’école anglaise au classicisme. En Espagne, José Aparicio y Inglada (Alicante 1770 – Madrid 1838), séjourna à Paris où il fréquenta l’atelier de David ; à Rome (1808-1816 il fut nommé académicien à l’Académie de Saint Luc. De retour à Madrid fut nommé peintre de cour par Ferdinand VII. Il se rendit célèbre avec des tableaux à thèmes patriotiques en rapport avec la guerre de l’Indépendance comme La Faim à Madrid. Tous ces peintres ont fait de l’art davidien une école européenne qui demeure longtemps dominante.

Agrippine débarquant à Brindisi, vers 1768, Benjamin West

Agrippine débarquant à Brindisi avec les cendres de Germanicus, vers 1768, Benjamin West (1738-1820), (New Haven, Yale University). Cette scène est tirée de Tacite, le grand historien de la Rome impériale, très populaire parmi les peintres néoclassiques. Germanicus, neveu et fils adoptif de l’empereur Tibère, mourut à Antioche dans des circonstances mystérieuses, Tibère ayant été soupçonné de l’avoir fait assassiner. Son épouse Agrippine, accompagnée de ses enfants, dont Caligula, le futur empereur, et Agrippine la jeune, qui devait être la mère de l’empereur Néron, porte ses cendres à Rome. La popularité de Germanicus comme général, ainsi que de sa femme à la vertu légendaire, attire des grandes foules de sympathisants pour la saluer quand elle débarque à Brindisi. Les représentations morales, telles la dignité et le courage d’Agrippine, étaient destinées à inspirer des vertus similaires chez le spectateur. Cette toile fut commandée à West par George III, pendant le séjour du peintre à Londres. Benjamin West passa progressivement de la représentation de sujets classiques à celle d’événements contemporains, inaugurant ainsi la peinture d’histoire moderne, dans un style souvent préromantique.

Les muses de la tragédie et de la comédie, 1791, Angelica Kauffmann

Les muses de la tragédie et de la comédie, 1791, Angelica Kauffmann (Varsovie, Musée National). Peintre de renommée internationale, culte et polyglotte, a fréquenté les milieux intellectuels et artistiques néoclassiques. Ses tableaux avec de thèmes mythologiques et historiques étaient destinés à une clientèle culte et cosmopolite, suivant les nouvelles tendances néoclassiques diffusées par les modèles de David et Flaxman. Remarquable portraitiste, Kauffmann a portraituré ici deux amies dans les rôles de muses de la tragédie et de la comédie : Melpomène avec le masque de la tragédie, est Domenica Morgen, fille d’un graveur vénitien ; Thalie, la muse comique, est interprétée par Maddalena Volpatto, mariée a un fabricant de porcelaine romain.

José Aparicio Inglada, Faim à Madrid, Museo del Prado

La Faim à Madrid, 1818, José Aparicio e Inglada, (Madrid, Museo del Prado). Ce tableau évoque l’épisode de la Divine Comédie de Dante « Ugolin et ses fils » du peintre anglais Henry Füssli, connu à travers des estampes.

L’histoire de l’art chez Winckelmann

L’écrivain et archéologue allemand Johan Joachim Winckelmann (1717-1768 est considéré comme l’un des fondateurs de l’histoire de l’art. C’est à Dresde qu’il eut la révélation de l’art antique, surtout grâce à l’impressionnante collection de moulages qu’on y voyait ; il entra en contact avec les cercles artistiques de la ville et écrivit son premier texte important : « Considérations sur l’imitation des œuvres grecques dans la peinture et la sculpture » (1755). Cet ouvrage est le premier manifeste du néoclassicisme et témoigne non seulement d’un tournant historique mais d’une véritable passion intérieure, un mythe de beauté idéale, caractérisé par « une noble simplicité et une grandeur calme ». C’est à Rome, où il se fixe en 1755, qui se déroulera toute sa carrière. Protégé par l’un des plus grands collectionneurs d’antiques, le cardinal Albani, il devient son bibliothécaire, avant d’être nommé surintendant des Antiquités de Rome en 1764 et, ultérieurement, bibliothécaire du Vatican. Avec Piranèse, il milite pour une approche expérimentale du passé. Le résultat des fouilles d’Herculanum, l’enrichissement des collections de sculptures et de vases peints, la découverte de la peinture grecque forment le substrat de ses nombreux ouvrages qui prônent l’art « à l’antique ».

Portrait de Winckelmann, 1761-1762, Anton Raphaël Mengs, New York, MET

Portrait de Winckelmann, 1761-1762, Anton Raphaël Mengs (New York, Metropolitan Museum)

« Le seul moyen que nous avons d’être grands, voire inimitables si c’est possible, est d’imiter les Anciens ». La doctrine de Winckelmann s’exprime ainsi dans son œuvre majeure l’Histoire de l’art de l’Antiquité (1764). Ce texte fondamental changea le cours de l’histoire de l’art en fournissant le premier projet d’un développement historique du style à travers l’élaboration de catégories esthétiques. Contrairement à la tradition qui considérait l’histoire des artistes ou des écoles, Winckelmann définit, à travers l’idée des styles, l’ensemble de caractères propres à la plastique des formes d’une époque. La connaissance des objets ou des œuvres d’art se rattache à l’étude des mœurs et de la société saisis dans une évolution elle-même soumise à la géographie, au climat et aux croyances.

Le Parthénon, aquarelle, 1879-1880, Benoît-Édouard Loviot

Le Parthénon, aquarelle, 1879-1880, Benoît-Édouard Loviot (Paris, École nationale supérieure des beaux-arts)

Mengs : du Grand Tour au néoclassicisme

Au cours du XVIIIe siècle, les artistes illustrent deux sentiments différents inspirés aux voyageurs du Grand Tour pour la vision des monuments antiques : le regret devant tant de magnificence en ruine, ou un intérêt purement culturel et paisible. Dans la peinture académique, très appréciée des voyageurs, domine le contrôle formel et intellectuel, d’une élégance sobre sans être dépouillée. Ces concepts son repris et développés par Anton Raphaël Mengs (1728-1779) venu de Dresde, mais parfaitement intégré dans le contexte romain. Tandis que Winckelmann aborde l’art classique avec un esprit classificateur, Mengs étudie un schéma dans lequel il peut fixer les références picturales. Vers 1770 on parvient ainsi à l’élaboration d’une norme très sévère dans le choix et dans l’application des sujets et des modèles : c’est le début de l’époque néoclassique. Stimulé par les liens d’amitié et par l’intense échange culturel avec Winckelmann, Mengs diffusa les nouveaux idéaux à travers son enseignement à l’Académie Capitolina à Rome et leur donna forme avec la fresque manifeste du néoclassicisme Le Parnasse, terminée en 1761 sur la voûte de la galerie de la villa Albani, ouvertement inspirée du sujet analogue traité par Raphaël et des principes de Winckelmann. Ses Réflexions sur la beauté (1780) c’est son œuvre théorique la plus importante sur les principes de l’ancien et nouveau classicisme. Mengs qui fut un grand admirateur de Goya (Saragosse 1746 – Bordeaux 1828), son activé de peintre (fresques pour le Palais royal de Madrid) mais aussi ses portraits, très appréciés pour la société internationale de cours européennes lui assurèrent une grande réputation auprès de ses contemporains ainsi qu’une vaste diffusion de ses théories.

Le Parnasse, fresque, 1760-1761, Anton Raphaël Mengs, Rome, Villa Torlonia

Le Parnasse, fresque, 1760-1761, Anton Raphaël Mengs (Rome, Villa Albani, actuellement Torlonia). Manifeste de la peinture néoclassique, cette fresque à été conçue en étroit contact avec les théories de Winckelmann et grâce au mécénat du cardinal Albani. Le nouveau style est né dans la ville où le cardinal gardait ses collections d’art antique. La fresque est inspirée par des fragments de peintures d’Herculanum. En proscrivant l’emphase baroque, Mengs scénifie le Parnasse comme un bas-relief antique où les personnages sont figés, hors du temps, sans émotions et sans passions. Ils semblent avoir comme modèle l’Apollon du Belvédère dans la pose classique du « Parnasse » de Raphaël. Pour les muses, Mengs à repris les modèles de Raphaël, de Guido Reni et du Dominiquin.

Jupiter et Ganymède, fresque, vers 1760, Anton Raphaël Mengs

Jupiter et Ganymède, fresque, vers 1760, Anton Raphaël Mengs (Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica). Fidel imitateur des peintures antiques d’Herculanum, le « Jupiter et Ganymède » de Mengs fut pris par Winckelmann pour un original, à une époque où les imitations classiques étaient courantes. C’est possible que Mengs voulût démontrer avec cette œuvre sa profonde connaissance de l’Antiquité et son habilité dans l’art de l’imitation. Pendant que le jeune Ganymède verse le vin, Jupiter l’approche pour l’embrasser. Ganymède, fuyant le regard du dieu, semble réticent au baiser avec ses lèvres serrées.

Antonio Canova

Le maître de la sculpture européenne néoclassique est Antonio Canova (1757-1822). À Rome, il entre en contact avec le fervent milieu international qui avait fait de cette ville le centre d’une nouvelle théorisation cohérente du classicisme. L’œuvre de Canova se partage en deux grands domaines. L’un, monumental, comprend d’abord des tombeaux. Les monuments à Rome des papes Clément XIV (Santo Apostoli) et Clément XIII (Vatican), dont les suggestions du Bernin sont encore évidentes. La typologie du monument funéraire est profondément renouvelée par Canova avec le monument à Marie-Christine d’Autriche (1805, Vienne, Augustines) avec la grande pyramide, très vieux symbole funéraire. Les œuvres auxquelles les contemporains de Canova vouaient une admiration particulière été toutefois, dès le début, les œuvres mythologiques comme Amour et Psyché de 1787-93 au Louvre ; des bas-reliefs sur des thèmes antiques (Possagno, 1787-1792) dont fait partie La Danse des fils d’Alkinoos. Groupes et figures d’une élégance raffinée (Pauline Borghèse en Vénus victorieuse, 1808, Rome, galerie Borghèse), d’une sensualité subtile et tempérée, à travers laquelle Canova interpréta l’idéal de la grâce théorisée par Winckelmann (« l’agréable selon la raison »), parvenant à sa plus haute expression dans la composition fluide et souple du célèbre groupe Les Trois Grâces (1812-16) du Musée de l’Hermitage.

Amour et Psyché, 1787-93, Antonio Canova, Paris, musée du Louvre

Amour et Psyché, 1787-93, Antonio Canova, (Paris, musée du Louvre). Éros, fils d’Aphrodite, aimait la belle Psyché. Il la rejoignait dans son lit à la nuit tombée et s’envolant avant l’aube. Il avait interdit à la jeune mortelle de le voir. Mais la curiosité fut la plus forte : Psyché alluma une lampe et regarda son amant endormi. Elle eut un sursaut à la vue de la beauté surnaturelle du dieu, qui se réveilla aussitôt et disparu. Psyché partit à sa recherche. Quand elle arriva au palais d’Aphrodite, la déesse, jalouse de sa beauté, en fit son esclave et lui imposa les pires épreuves. Mais Éros retrouva sa bien-aimée et l’emporta à l’Olympe. Cette légende est une allégorie des épreuves de l’âme (« psyché » en grec) avant son union avec le divin. Cette magnifique sculpture immortalise la fin des épreuves de Psyché.

La Danse des fils d'Alkinoos, 1790-1792, Antonio Canova

La Danse des fils d’Alkinoos, 1790-1792, Antonio Canova  (Possagno, Gipsoteca Canoviana)

L’extrême finition formelle des œuvres de Canova les rend insaisissables, presque comme l’évocation nostalgique d’un monde d’une beauté parfaite ; cela suffit à dissiper l’équivoque, d’origine romantique, selon laquelle à l’expressivité immédiate des nombreuses ébauches préparatoires s’opposerait la « froideur » de l’exécution finale.

Les Trois Grâces, 1812-1816, Antonio Canova, Saint Petersbourg, Hermitage

Les Trois Grâces, 1812-1816, Antonio Canova (Saint Petersbourg, Musée de l’Hermitage). Canova a inventé un nouveau type de beauté idéale plus proche de notre goût que celui des Grecs.