Le japonisme en peinture

Europe et la mode japoniste

Le japonisme est un terme inventé en 1872 par le critique d’art Philippe Burty pour désigner la fascination que l’art japonais exerce sur les artistes occidentaux. En présentant le monde sous un angle différent de celui de la Renaissance occidentale, l’introduction de l’art et du design japonais en Europe a entraîné des révolutions en matière de composition, de palette de couleurs et d’espace perspectif. Le japonisme, souvent désigné par le terme français « japonisme », fait référence à l’intégration de l’iconographie ou des concepts de l’art japonais dans l’art et le design européens. Les artistes ont puisé une grande inspiration dans sa découverte de l’ukiyo-e (mouvement artistique japonais, se traduisant par « images du monde flottant » et d’autres formes d’art japonais. Il est important de noter que cette intégration reposait souvent autant sur les notions européennes de la culture japonaise que sur une influence authentique.

Symphony in White, No. 2 : The Little White Girl, 1864, James Whistler
Symphony in White, No. 2 : The Little White Girl, 1864, James Whistler, Londres, Tate Gallery.

Les impressionnistes et l’estampe japonaise

La plupart des artistes impressionnistes et post-impressionnistes, ainsi que les membres du mouvement esthétique, ont été profondément influencés par cette nouvelle approche de la représentation. Le Portrait d’Émile Zola par Manet, est en réalité un ensemble soigneusement composé de symboles et de références dans la juxtaposition des reproductions de son tableau Olympia et de l’estampe d’un lutteur de sumo. À gauche, on aperçoit partiellement un paravent japonais représentant un paysage et un oiseau perché sur une branche. Manet ne se contente toutefois pas d’introduire ces objets exotiques dans le portrait : il intègre dans la composition des éléments de style japoniste.

Portrait d’Émile Zola, 1868, Édouard Manet
Portrait d’Émile Zola, 1868, Édouard Manet, Paris, Musée d’Orsay.

James Whistler et Van Gogh partageaient une fascination commune pour l’esthétique japonaise et ont repoussé les limites de ce que pouvait être cet art. Peint avec des coups de pinceau très visibles et des couleurs éclatantes, le Portrait du Père Tanguy de Van Gogh apparaît devant un fond d’estampes japonaises. Il avait découvert l’ukiyo-e alors qu’il vivait encore à Anvers ; lorsqu’il s’installa à Paris en 1886, Van Gogh se met à étudier à la fois la peinture impressionniste et à collectionner des estampes japonaises avec son frère Théo. Les estampes en arrière-plan du portrait font partie de la collection que les deux frères avaient constituée.

Portrait du Père Tanguy, 1887, Vincent van Gogh
Portrait du Père Tanguy, 1887, Vincent van Gogh,
Paris, Musée Rodin.

Non seulement ce portrait révèle l’intérêt de Van Gogh pour le japonisme, mais il l’utilise également pour rendre le caractère de Tanguy, qui apparaît comme un sage introspectif. En effet, la stabilité de ce marchand et généreux mécène (qui acceptait souvent des tableaux en échange de matériel) est suggérée par la façon dont Van Gogh fait se fondre le chapeau de Tanguy avec l’estampe du mont Fuji derrière lui.

Contrairement à d’autres artistes qui intégraient des accessoires ou des vêtements japonais dans leurs tableaux, Degas évite toute référence évidente au japonisme. Pourtant, ainsi que bon nombre de ses représentations du Paris du XIXe siècle, sont profondément imprégnées de ce qu’il considérait comme les principes japonais de composition et de perspective. Dans La Classe de Danse (1874), la toile allongée, l’accent mis sur les diagonales asymétriques du mur, les grands plans de couleur et l’utilisation de la perspective aérienne reflètent l’influence des estampes ukiyo-e.

La Classe de Danse, 1874, Edgar Degas
La Classe de Danse, 1874, Edgar Degas, Paris, Musée d’Orsay.

La pose de la danseuse penchée en avant est directement empruntée à Hokusai, qui représentait souvent ses personnages saisis en plein mouvement. Degas a adopté cette approche des poses figuratives pour créer un plus grand sentiment de spontanéité et d’instantanéité, des notions qui étaient au cœur de son style impressionniste.

En 1890, après avoir découvert les estampes ukiyo-e à l’École des Beaux-Arts de Paris, Mary Cassatt entama une série de dix gravures en couleur, inspirées des estampes de Kitagawa Utamaro représentant des moments du quotidien de la vie des femmes. Dans l’œuvre La caresse maternelle (1890), avec son premier plan vide et son arrière-plan simple rendu par de larges aplats de couleur, met en valeur la silhouette d’une jeune mère. Cassatt explora la composition et la planéité propres au médium de l’estampe.

La caresse maternelle, 1890, Mary Cassatt ; Bathtime, 1801, Kitagawa Utamaro
La caresse maternelle, 1890, Mary Cassatt ; Bathtime, 1801, Kitagawa Utamaro,
New York, Metropolitan Museum.

Le dessin de la chaise blanche à motifs floraux (motif repris sur le papier peint) contraste avec l’enfant qu’elle serre dans ses bras, créant un jeu entre les formes bidimensionnelles et tridimensionnelles. Cette compression de l’espace par Cassatt, est encore accentuée par le cadrage de l’image, qui limite la vue à une série de motifs répétitifs. Ainsi, la ligne et la couleur deviennent le point central, soulignant la relation intime entre la mère et l’enfant.

James Whistler et la Chambre du paon (The Peacock Room)

Lorsque le Japon a entamé ses échanges commerciaux avec l’Europe, l’esthétique et les philosophies du design japonais sont rapidement devenues à la mode. Les collectionneurs européens se sont procuré aussi bien des objets d’art haut de gamme que des estampes bon marché (qui, à l’origine, servaient en réalité de matériau d’emballage pour les produits de luxe fragiles). Artiste du japonisme James Whistler a puisé une grande inspiration dans sa découverte de l’ukiyo-e et d’autres formes d’art japonais. Dans l’œuvre intitulée Rose and Silver dans une pièce intitulée Peacock Room, James Whistler lors de la conception de l’ensemble, prit son tableau comme motif central.

Rose and Silver : The Princess from the Land of Porcelain, Peacock Room, 1863-1864, James Whistler,
Rose and Silver : The Princess from the Land of Porcelain, Peacock Room, 1863-1864, James Whistler, Kensington, Londres.

Nichée au cœur d’une géométrie complexe, l’œuvre de Whistler présente également un style japoniste tant dans son iconographie que dans sa composition. Tenant un éventail japonais dans sa main droite et vêtue d’un kimono à motifs floraux son sujet reflète directement l’influence de Kitagawa Utamaro. Le tableau et son environnement sont conçus pour former un tout harmonieux.

Harmonie de bleu et d’or : la « Peacock Room », 1876-77, James Whistler
Harmonie de bleu et d’or : la « Peacock Room », 1876-77, James Whistler, Kensington, Londres.

La salle Peacock Room a été conçue par James Whistler pour mettre en valeur l’exceptionnelle collection de porcelaines chinoises de Frederick R. Leyland, riche magnat du transport maritime. Au XXe siècle, l’œuvre de Whistler allait influencer des expressionnistes abstraits tels que Robert Motherwell et David Smith.

Les nabis et le japonisme

Depuis les années 1890, l’impact de l’art japonais atteint de sommets chez les Nabis : à cet égard, Vuillard, Denis ou Vallotton n’ont rien à envier à Bonnard, le Nabi japonard. Passionné par les arts du Japon, Bonnard adhéra tôt et de façon très variée à cet impératif décoratif. Après avoir réalisé deux paravents d’un japonisme exacerbé (Marabout et qu’âtre grenouilles et canards, héron et paons, 1889) Bonnard réalisa quatre panneaux connus comme Femmes au Jardin où, le traitement de l’espace est directement emprunté aux kakemonos, littéralement « objet accroché », peinture ou calligraphie japonaise conçue pour être suspendue au mur.

Femmes au jardin, 1890-91, Pierre Bonnard
Femmes au jardin, 1890-91, Pierre Bonnard, Zurich, Kunsthaus.

À cette fusion entre le décoratif et l’idéalisme, s’ajoutaient les échos de caractères formels venus d’autres domaines pour lesquels les Nabis ont apporté une contribution décisive au décloisonnement des pratiques artistiques.

L’Avenue, 1989 ; La maison de Roussel à La Montagne, vers 1900, Edouard Vuillard
L’Avenue, 1989 ; La maison de Roussel à La Montagne, vers 1900, Edouard Vuillard,
Lausanne, Fondation de l’Hermitage
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Ainsi Bonnard qui, avec Toulouse Lautrec, contribua à doter l’affiche d’une expression proprement moderne, liait son art graphique à celui de sa peinture, dans l’exaltation japonisante commune d’un espace bidimensionnel. Commandée par le propriétaire de la célèbre salle de danse montmartroise, Le Divan Japonais de Toulouse Lautrec, une affiche qui célébrait la rénovation de l’établissement en 1893, est dans un style japonais.

Le Divan Japonais, 1892-93, Henri de Toulouse-Lautrec
Le Divan Japonais, 1892-93, Henri de Toulouse-Lautrec,
New York, Metropolitan Museum.

À l’exception du titre, qui reprend le nom de la salle, cette affiche de Toulouse-Lautrec ne fait aucune référence évidente à l’art japonais, mais s’inspire plutôt de ses principes pour inventer un graphisme moderne. Ici, le japonisme s’exprime à travers le style même de l’affiche. Celle-ci recrée l’atmosphère en imitant certains aspects des estampes japonaises, notamment les silhouettes marquées, la planéité picturale, la palette restreinte et les diagonales asymétriques de la composition.

L’attrait du japonisme

Les artistes en quête d’une alternative novatrice à la tradition de la peinture illusionniste de la première Renaissance ont été séduits par les couleurs vives et les nouvelles perspectives des estampes japonaises sur bois, les ukiyo-e. Bien que ces images restassent réalistes, leurs palettes simplifiées, leurs points de vue inhabituels, leurs compositions minimalistes et leur espace aplati, inspirèrent les peintres européens et américains à expérimenter de nouvelles compositions. Les représentations de la vie new-yorkaise réalisées par Childe Hassam étaient très appréciées par la classe aisée américaine, qui admirait la manière dont son approche impressionniste adoucissait et embellissait le paysage urbain.

Tanagra (Les Constructeurs, New York), 1918, Childe Hassam
Tanagra (Les Constructeurs, New York), 1918, Childe Hassam,
Washington, Smithsonian Museum of American Art.

L’œuvre Tanagra de Childe Hassam, bien qu’il s’agisse principalement d’une scène d’intérieur, juxtapose cet espace domestique raffiné à la ville moderne, visible à travers les rideaux ouverts. Au centre du tableau, une femme élégante tient une petite sculpture, identifiée dans le titre comme une Tanagra. Ce style de terre cuite de la Grèce antique avait connu un grand succès au XIXe siècle. La pièce est richement aménagée, avec notamment un paravent japonais aux motifs élaborés et un bol en porcelaine bleue et blanche posé sur une table. Le japonisme présent dans cette œuvre traduit la splendeur d’un monde lointain et exotique, mais aussi l’impression d’un monde appartenant au passé.

Les représentations emblématiques de femmes par Gustav Klimt révèlent clairement l’influence des estampes japonaises, visible dans le kimono et l’éventail ouvert du tableau la Femme à l’éventail. L’œuvre de Klimt n’est pas sans rappeler Fleurs de prunier rouges et blanches (début du XVIIIe siècle) d’Ogata Kōrin par son utilisation d’un fond semblable à une feuille d’or, de lignes arabesques, de motifs curvilignes et d’imagerie florale. Pourtant, le japonisme de Klimt s’est quelque peu atténué à l’aube du XXe siècle : les dragons sont un motif emprunté à la culture chinoise, et les mosaïques byzantines ont également inspiré son utilisation des fonds dorés. L’école japonaise Rinpa a également joué un rôle important dans la création de ses portraits hautement stylisés et décoratifs.

Femme à l'éventail, 1917-18, Gustav Klimt ;
Fleurs de prunier rouges et blanches, 18eme. siècle, Ogata Kōrin
Femme à l’éventail, 1917-18, Gustav Klimt, Collection privée.
Fleurs de prunier rouges et blanches, 18eme. siècle, Ogata Kōrin, Atami, MOA Museum.

En étudiant les estampes japonaises, les peintres se mirent à explorer de nouvelles idées de perspective. Ils copièrent les juxtapositions courantes d’objets proches et lointains, ainsi que des cadrages non conventionnels, afin de créer des compositions moins symétriques et plus captivantes. Ceci, combiné à des motifs lumineux de couleurs juxtaposées, souvent rendus sur des plans plats rappelant les estampes sur bois, a créé un effet d’aplatissement qui est devenu central dans la peinture moderniste.

L’attrait du japonisme était paradoxal : il était à la fois apprécié pour son exotisme et rapidement assimilé comme l’expression organique des idéaux artistiques occidentaux. Les éléments du style japonais étaient considérés comme l’expression des sensibilités françaises et britanniques, même lorsqu’ils restaient identifiables comme des influences asiatiques.

Bibliographie

  • Sophie Basch. Le Japonisme, un art français. Presses du Réel, 2023
  • Collectif. Mondes Flottants: Du Japonisme à l’Art Contemporain. In Fine éditions d’art, 2024
  • Christine Guth. El arte en el Japón Edo. Ediciones Akal, 2009
  • Adele Schlombs. Hiroshige. Taschen, 2021