Eric Fischl et le néo-expressionnisme

Au-delà des apparences

Le style d’Eric Fischl s’inscrit dans le courant dit du « Bad Painting », un mouvement postmoderne issu du néo-expressionnisme apparu à la fin des années 70 et au début des années 80 en réaction au conceptualisme excessivement intellectuel qui a dominé toute la décennie des années 70. Il a offert un regard rafraîchissant et sans concession sur les dessous des relations humaines et de la vie quotidienne, qui se cachaient derrière la façade soignée de la société. Son œuvre nous invite à réfléchir à notre propre place au sein des mondes qu’il dépeint et à explorer notre hypocrisie, nos conflits intérieurs et notre complaisance. Il nous demande de ne jamais nous installer trop confortablement. Cette analyse critique perspicace se retrouve dans l’ensemble de son œuvre, depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui, où il continue de nous inviter à considérer ce qui se cache sous l’apparence extérieure.

Art Carney, 2015, Eric Fischl
Art Carney, 2015, Eric Fischl, Collection privée.

De nombreuses peintures de Fischl dépeignent des instants où l’on sent planer, en coulisse, la menace d’une catastrophe ou le poids d’un tabou. Elles suscitent chez le spectateur un sentiment de malaise ou de vulnérabilité, transformant ainsi le personnel en universel.

Summer’s Ending, 2021, Eric Fischl
Summer’s Ending, 2021, Eric Fischl, Collection privée.

L’œuvre de Fischl peut être considérée comme un moyen pour l’artiste de gérer ses propres conflits intérieurs. Dans ses premières œuvres sur la banlieue, on le voit sonder les dynamiques invisibles de la famille. Dans ses œuvres ultérieures, qui montrent le mode de vie tranquille de l’élite en bord de mer, on le voit explorer sa propre place au sein de ce milieu privilégié. Dans ses travaux récents, qui mettent en avant les participants aux grandes foires d’art, on le voit souligner le fossé entre la beauté de la création artistique et la marchandisation de l’art.

Enfance et formation


Eric Fischl est né à New York en 1948 d’un père commercial et d’une mère artiste. Au cours de son enfance passée à Long Island, lui et ses trois frères et sœurs ont connu une enfance typique, nichée dans le décor florissant de la banlieue américaine. Sa vie familiale était secrètement ponctuée par le comportement dysfonctionnel de sa mère, un personnage tragique qui exprimait sa dépression par des accès de rage imprévisibles, apaisés par un alcoolisme rampant. La famille s’efforçait de garder ses difficultés privées et y parvenait la plupart du temps. Il ne fait aucun doute que ce chaos caché lui a insufflé une anxiété qui s’exprimera plus tard sur la toile. 

Untitled 1969, Eric Fischl, Collection privée.
Untitled 1969, Eric Fischl, Collection privée.

En 1967, la famille Fischl déménage à Phoenix, en Arizona. Fischl part pour l’université en Pennsylvanie, mais abandonne ses études peu de temps après. Le jeune homme s’installe alors à San Francisco où il adopte le mode de vie bohème de la ville. Mais Fischl s’est rapidement senti insatisfait là-bas et est rentré chez lui, où il a suivi des cours d’art dans un établissement d’enseignement supérieur local, ainsi qu’à l’université d’État de l’Arizona. C’est au cours de sa deuxième année que Fischl a commencé à explorer les thèmes de la maison en tant qu’espace de vie. Il s’est mis à créer des « drames » se déroulant dans différentes pièces de la maison.

The Clemente Family, 2005, Eric Fischl
The Clemente Family, 2005, Eric Fischl, Smithsonian American Art Museum.

En 1969, le prestigieux California Institute of the Arts a admis Fischl dans sa promotion inaugurale. Avant qu’il ne commence les cours, cependant, le comportement erratique de sa mère a atteint son paroxysme. Après des années de menaces de suicide, elle a percuté un arbre avec sa voiture. Fischl est rentré de l’école à temps pour partager ses derniers instants à l’hôpital. Fischl note qu’avec le recul, c’est à ce moment-là qu’il s’est juré de « ne jamais laisser l’indicible devenir l’invisible ». Après la mort de sa mère, Fischl est retourné au CalArts et obtenu son diplôme en beaux-arts en 1972.

Les débuts et l’apogée de l’artiste

Après avoir obtenu son diplôme, Eric Fischl a brièvement travaillé à Chicago comme gardien au Musée d’art contemporain avant de partir enseigner à la Nova Scotia College of Art and Design, à Halifax. En 1976, le prestigieux historien de l’art et commissaire d’exposition Jean-Christophe Ammann a organisé une exposition qui présentait les œuvres de Fischl, ainsi que celles de seize autres artistes. Alors que son œuvre commençait à être de plus en plus acclamée, Fischl s’installa à New York avec sa compagne, la peintre paysagiste April Gornik. Fischl a présenté sa première exposition solo dans la ville en 1979 à la Edward Thorp Gallery. Il est devenu l’un des favoris du marché de l’art aux côtés de Julian Schnabel, qui était parfois son concurrent ; tous deux ont pris part à cette vague qui a commencé à placer les artistes au même rang que les rock stars. Son tableau Sleepwalker, datant de la même année, est l’incarnation même de ce qui allait être qualifié de « peintures psychosexuelles de banlieue ». Grâce à l’utilisation de couleurs vives et d’une figuration hyperréaliste exprimée par des gestes agressifs, cette œuvre a marqué l’intégration de Fischl dans l’esthétique néo-expressionniste. 

Best Western Study, 1983,Eric Fischl
Best Western Study, 1983, Eric Fischl,
Collection privée.

Outre ses scènes de banlieue, Fischl s’est également mis à peindre despaysages maritimes. Représentant souvent des personnages nus issus de la classe moyenne aisée, ces œuvres s’inscrivaient dans la continuité de l’analyse de la psyché américaine menée par l’artiste. Pensant que ces œuvres chargées de psychologie et licencieuses conviendraient mieux à des expositions muséales, Fischl fut surpris de constater à quel point le marché privé accueillait favorablement ses peintures, alors que les musées hésitaient à les exposer. Il plaçait la société, en particulier celle dans laquelle il vivait, sous un jour révélateur, faisant allusion aux tensions latentes qui la traversaient et sondant ses bas-fonds refoulés.

Boy’s Toys, 1981, Eric Fischl
Boy’s Toys, 1981, Eric Fischl, Collection privée.

La carrière d’Eric Fischl a atteint un nouveau sommet lorsque le Whitney Museum a exposé 28 de ses peintures à la fin des années 1980. Cette exposition a marqué l’apogée de la carrière de l’artiste à New York ainsi que son immersion personnelle dans le monde artistique de la ville. Fischl s’est retrouvé à collaborer avec des artistes de diverses disciplines, tels que Jerry Saltz ou Allen Ginsberg. Si son succès grandissant l’a fait entrer dans le cercle d’autres artistes, la concurrence féroce a également mis à rude épreuve, voire brisé, d’autres relations. David Salle, un collègue artiste de Fischl, l’a aidé à s’imposer à New York en le mettant en relation avec d’éminents collectionneurs d’art de la ville. Les deux hommes se sont brouillés alors que la carrière de Fischl était à son apogée dans cette ville. Ce fut une période très éprouvante pour l’artiste, qui a dû faire face à ses problèmes de drogue et d’alcool, conséquence de sa renommée soudaine, tout en cherchant à préserver son intégrité artistique grâce à son style narratif novateur.

La série Art Fair

Bien qu’elle marque une rupture significative avec ses scènes de banlieue à forte connotation sexuelle, la série Art Fair (2013-2016 continue de mettre l’accent sur le comportement humain de ses sujets, en contraste avec leur environnement. Eric Fischl crée ces scènes à partir de photos qu’il prend des gens lors des salons, mais elles ne se veulent pas des portraits. Elles visent plutôt à capturer des stéréotypes : le riche collectionneur d’art, le galeriste chic, la stagiaire en quête de glamour, la mondaine des soirées artistiques, et d’autres encore. Bloc-notes et smartphones à la main, les personnages conversent, vraisemblablement au sujet de l’art qui les entoure, sans toutefois le regarder, plus captivés par le fait de faire partie de la « scène ». 

Art Fair- Booth #17 Instructions, 2014, Eric Fischl
Art Fair- Booth #17 Instructions, 2014, Eric Fischl, Collection privée.
Art Fair: Booth #1 Play/Care, 2013,Eric Fischl,
Art Fair: Booth #1 Play/Care, 2013, Eric Fischl, Collection privée.

Dans un renversement de rôles ironique, les œuvres d’art restent en arrière-plan, témoins de l’interaction des participants, au lieu d’être observées par eux. En tant que membre de la génération d’artistes ayant vécu l’impact du boom économique des années 1980 sur le monde de l’art, Fischl a à la fois observé et participé à la transformation de la scène artistique new-yorkaise. À la suite de la publication de son autobiographie, Fischl a commencé à examiner de près ce changement et l’état du monde de l’art qui en a résulté. La série qui en découle documente la commercialisation et la déshumanisation de l’art (ici, l’art n’est qu’une simple marchandise).

Her, 2016, Eric Fischl
Her, 2016, Eric Fischl, Collection privée.

Fischl, sa femme et leurs deux chats, Hooper et Beebop, vivent aujourd’hui à Sag Harbor, dans l’État de New York. Située près des Hamptons, destination réputée pour sa population aisée, la résidence de Fischl se trouve en plein cœur du milieu qu’il aime observer et peindre. Outre la maison qu’il a contribué à concevoir, Fischl et Gornik continuent de travailler dans leurs ateliers respectifs situés sur la propriété.

Breakfast Begins the Day or Ends the Evening, 2023, Eric Fischl
Breakfast Begins the Day or Ends the Evening, 2023, Eric Fischl, Collection privée.

En 2011, Fischl a fondé America: Now and Here, une organisation financée par des fonds privés qui se consacre à ce que Fischl décrit comme une crise d’identité américaine. En tant que président et conservateur en chef, Fischl prévoit de faire découvrir le travail de plus de 150 artistes, poètes, cinéastes, auteurs-compositeurs et dramaturges à travers les États-Unis. 

En 2013, l’université CalArts, où Fischl avait fait ses études, lui a décerné un doctorat honorifique en arts. La même année, Fischl a publié son autobiographie, Bad Boy: My Life On and Off the Canvas. Ce livre intime, à mi-chemin entre la biographie et la confession, explore la manière dont l’enfance dysfonctionnelle de Fischl a refait surface dans son œuvre. L’artiste a admis avoir été sous l’emprise de la drogue pendant la majeure partie du vernissage de son exposition au Whitney Museum, dévoilant ainsi son propre combat contre les démons de la dépendance. Bad Boy a également permis à Fischl de réfléchir à la transformation du monde de l’art à New York dans les années 1980, où il a été témoin d’une vaste falsification du marché, dans laquelle l’art est devenu une marchandise excessivement monétisée.

L’héritage d’Eric Fischl et l’identité américaine

À l’instar d’Edward Hopper, qu’il cite comme source d’inspiration, l’œuvre de Fischl porte un regard critique sur le mode de vie américain. Mais au lieu de maintenir une distance calculée, Fischl nous invite à entrer dans la vie de ses sujets, à faire l’expérience d’une identité commune et existentielle. Il a donné à la peinture un rôle de provocateur novateur plutôt que de simple objet d’observation. Ce parcours à travers une forme de réalisme social a accentué l’audace du néo-expressionnisme, ouvrant la voie à des peintres tels que Lisa Yuskavage et John Currin qui continuent d’explorer ce qui dérange. Le talent de Fischl pour le commentaire artistique perspicace a préparé le terrain pour d’autres artistes désireux de transposer sur la toile leurs conflits intérieurs face à la société dans son ensemble. À travers son organisation America: Now and Here, Fischl poursuit son engagement à amener le public dans un dialogue sur l’identité américaine par le biais d’expositions itinéraires multidisciplinaire présentant les œuvres et les artistes les plus importants d’aujourd’hui.

Bibliographie

  • Collectif. Eric Fischl – Paintings and drawings. Hate Cantz, 1999
  • Eric Fischl, A.M. Homes. Eric Fischl – Beach Paintings. Rizzoli, 2009
  • Eric Fischl. Bad Boy: My Life On and Off the Canvas. Arcade Pub, 2016
  • Eric Fischl. Eric Fischl – If Art could Talk. Mouse Publishing, 2018